Club V

C’est un peu comme dans les Sims, remar­que Aplo.

Rôle

Cha­cun joue un rôle qui lui vaut de se deman­der s’il ne ferait pas mieux de se retourn­er, mais lorsqu’il se retourne, il ne s’aperçoit plus et craig­nant de se per­dre s’il cher­chait à se rejoin­dre, il se résigne à tenir son rôle.

Carapace

Les tortues ont un rap­port ennuyé à leur carapace.

Apparence

Boire pour dis­paraître ou faire du sport pour paraître, c’est la même fuite hors de l’é­tat de nature.

Intensité

Ce qui a été vécu inten­sé­ment doit être regret­té si l’on veut qu’il sur­vive sous la forme d’un sou­venir intense.

Brigitte

Au squatt de Prévost-Mar­tin, après la sec­onde évac­u­a­tion, nous avions repris pos­ses­sion d’une pièce de gre­nier à laque­lle on accé­dait en s’ar­c­que­boutant con­tre les cloi­sons d’une cage d’escalier effon­drée et un soir que je reve­nais de Chez Brigitte avec une fille, comme elle se plaig­nait du froid, je l’en­roulais dans un vieux tapis après avoir enfer­mé ses pieds dans un sac. La nuit, elle dut aller aux toi­lettes . Je l’en­tendis tomber à tra­vers la cage d’escalier. Le matin, je trou­vais ces affaires éparpil­lées à mon étage. Le soir, elle était à nou­veau Chez Brigitte.

Club IV

Buf­fet de petit-déje­uner. Nour­ri­t­ure en abon­dance. Or cha­cun se com­porte comme s’il devait se voir refuser sa part. Expli­ca­tion prin­ci­pale: cha­cun aimerait s’ap­pro­prier cette abon­dance. Entre autres expli­ca­tions sec­ondaires, le rythme imposé. Tenu de respecter un horaire, cha­cun doit organ­is­er sa faim pour qu’elle coïn­cide avec les péri­odes de dis­tri­b­u­tion de nourriture.

Alchimie

Le juridisme est le juste com­plé­ment d’une société cap­i­tal­iste en mal de marchés. Il per­met de mul­ti­pli­er sur une base arti­fi­cielle les actes de con­som­ma­tion. Méth­ode d’alchimiste: trans­former n’im­porte quel matéri­au en or par la ver­tu d’une parole cryp­tique et monop­o­lisée.
- Vous avez soif ? Je peux vous ven­dre de l’eau. Ce sera cinq francs. Mais avez-vous une licence qui me prou­ve que vous ne tomberez pas malade si vous con­som­mez de l’eau? La licence est à cent francs.

Club III

Ini­ti­a­tion à la planche à voile. J’y emmène Aplo. Le maître est blond, grand, plein de cheveux, il par­le alle­mand et anglais, plaisante et compte dans dix langues. A même le sable, il explique la manoeu­vre.
- Voilà, c’est à votre tour! Approchez, formez un cer­cle! N’ayez pas peur, nous sommes tous débu­tants ici!
Une voile à la main, nous devons trou­ver le point d’équili­bre. Puis il nous remet à cha­cun une planche, nous met­tons les planch­es à l’eau, nous mon­tons sur les planch­es, tombons à l’eau, tenons, et quand nous sommes prêts, il nous prie de ramen­er le matériel.
- Approchez!
Il donne les prix des cours.
Lorsque le groupe se dis­perse, je demande le prix de loca­tion à l’heure.
- Vous avez déjà fait de la planche?
- Je fais du surf.
- Oui, mais ici, il s’ag­it de planche à voile, ce n’est pas pareil? Vous avez une licence? Je peux la voir? Dans ce cas, je ne peux pas pren­dre le risque.
Aplo et moi fixons la mer. Un mètre d’eau claire, fond de sable, vent nul.
Il y a dix ans, à l’ex­trême sud de Bali, sur la presqu’île de Buk­ti, je loue un surf. Je demande au garçon de m’indi­quer les récifs de coraux. Il gri­bouille dans sa main trois cer­cles et m’indique les couloirs à emprunter pour rejoin­dre la ligne des vagues. Je rame vingt min­utes, atteins le courant, essaie de surfer, tombe, ne retrou­ve plus le couloir, passe sous les vagues, vois les requins. Plaqué sur la planche, nageant du bout des doigts, inondé d’éc­ume, je reviens en cat­a­stro­phe, pri­ant pour ne pas bas­culer au-dessus du corail.
- Ah, vous avez vu les requins? Oui, ils vien­nent par­fois chas­s­er près de la plage, c’est des requins blancs, mais pas des adultes.

Paradigme

Ce dont on a aujour­d’hui l’in­tu­ition dans l’or­dre de la pen­sée est déjà devenu archi­tec­ture et par­fois ville, ou gît sur le bas côté, délais­sé par choix au prof­it d’une intu­ition plus forte. De ce fait, le tra­vail d’élu­ci­da­tion auquel procède la libre pen­sée se con­fond avec une explo­ration des pos­si­bil­ités de l’e­sprit, en tant qu’in­di­vidu­el, c’est à dire, sur un plan uni­versel, insuff­isant. En héri­tiers for­tunés d’une his­toire des idées qui compte des cohort­es de héros, si nous voulons val­oris­er nos efforts, il ne reste qu’à par­faire des angles morts, ajuster des com­posantes, huil­er des sec­tions de machines, con­solid­er les archi­tec­tures. La plu­part des esprits tombent ain­si dans le maniérisme ou dans la résig­na­tion, preuve que le par­a­digme selon lequel notre his­toire s’est con­stru­ite attend sa révolution.