Critique continuée

Peut-on imag­in­er que la cri­tique portée à une cer­taine incan­des­cence dématéri­alise le monde au point de le ren­dre inviv­able? Que fait-on alors? Se sépar­er du corps? Se fon­dre dans le silence?

Animalier

Ce matin, dans un hôtel qua­tre étoiles de Chumphon. Le jeune Thaï qui dans la salle du petit-déje­uner reçoit les hôtes, l’oeil rivé sur l’écran de télévi­sion, suit fasciné un doc­u­men­taire ani­malier améri­cain sur les moeurs des habi­tants d’Asie du sud-est.

Mémoire

D’une croix il mar­quait les endroits où il avait écrasé un moustique.

Gourde

Dans les ves­ti­aires du club de boxe, alors que nous ban­dons nos poignets, mon voisin étudie une pub­lic­ité qui pro­pose des arti­cles de sport.
- Et ça, com­ment dit-on déjà?
- Bidon. Du moins en France. En Suisse, on dit gourde.
- Com­ment?
- Une gourde.
- Ah, oui, comme dans l’ex­pres­sion com­met­tre une gourde.

Nest

Dans les faubourgs de Lat Kradang, près de l’aéro­port de Suvarn­ab­hu­mi. Le Nest hôtel est posé sur une dalle de ciment qui sert égale­ment de park­ing. L’ensem­ble des com­mod­ités a été bâti sur ce rec­tan­gle dur, piscine, ter­rasse, cab­ines de toi­lettes, abri pour vélo­mo­teurs et séparé d’un mod­este mur de briques de la voie du train qu’empruntent des con­vois toni­tru­ants. La sirène de la loco­mo­tive diesel reten­tit, juste après les cham­bres trem­blent. En sur­plomb de la petite table où nous buvons de la bière, haut dans le ciel, le métro aérien. Il glisse vers la sta­tion relais de Makkasan et le cen­tre de Bangkok. Sur les trois autres côtés du Nest hôtel, d’où son nom, des bassins où nagent des mil­liers de tortues.

Abu Dhabi

Sous cloche à Abu Dhabi. La salle d’at­tente de l’aéro­port, cir­cu­laire, encom­brée, ven­tilée, pro­pose de la nour­ri­t­ure améri­caine aux voyageurs décalés. Ici se côtoient saou­di­ens en robe et sikhs ahuris, anglais ivres et routards en san­dale. Un cauchemar. Un monde dans lequel il ne vaudrait pas la peine de vivre. Qua­tre heures d’at­tente. Le moment venu, nous nous achemi­nons pour l’embarquement. Voici un long couloir. A l’hori­zon un cais­son lumineux indique la pre­mière des portes. A vue d’oeil, il n’est pas plus gros que mon pouce. Entre deux piéti­nent cinq cent per­son­nes, peut-être mille. En sens inverse, un tapis roulant. Il est arrêté. Entre notre file et le tapis, des garde-chiourmes. Leur tâche est de dis­suad­er les resquilleurs. Comme l’at­tente se pro­longe et que cer­tains pas­sagers risquent de man­quer leur vol, ils remon­tent le courant en hurlant les noms des des­ti­na­tions appelées. Si bil­let en main vous avez la chance d’être éli­gi­ble, les gardes vous aident à pass­er la bar­rière. Vous avez alors la pri­or­ité. Au bout de l’at­tente, la douane. Il y a longtemps que nous ne savons plus l’heure. D’ailleurs lea archi­tectes ont bien tra­vail­lé: ils n’ont pas jugé utile de con­stru­ire des fenêtres. Lorsque nous atteignons enfin le con­trôle, on nous pousse sans nous fouiller vers une salle d’at­tente iden­tique à la pre­mière. Une coupole au car­relage de mosquée. Le cais­son lumineux que je pre­nais pour un numéro de porte est main­tenant au-dessus de ma tête. Il s’ag­it d’une pub­lic­ité pour la For­mule 1. Dans ce genre de sit­u­a­tions, le mieux est de ren­tr­er en soi. Ne plus par­ler, ne plus penser et se mon­tr­er de la plus grande politesse. Tout autre atti­tude est dangereuse.

Mara

A bord de ce même avion, fille étrange, à la fois repous­sante et sen­suelle, qui me rap­pelle en tout Mara. Elle quitte le siège où l’hôtesse l’a placée, se love en chien-de-fusil sur deux sièges libres, se cou­vre, s’en­dort. Réveil­lée, elle réclame du café, de l’eau, un crois­sant. Elle n’est pas arro­gante, mais naturelle. Le monde lui appar­tient, inutile de le revendi­quer. Main­tenant elle se maquille, sort d’une trousse plusieurs pots de crème, enduit son nez, ses pom­mettes, masse son men­ton. Elle a un vis­age plein de car­ac­tère, presque félin. Une sorte de vie instinc­tive. Croisé avec ses vête­ments de bour­geoise et la petite four­rure qu’elle porte autour du cou cela pro­duit un effet ambigu. Lorsqu’elle en a fini avec les crèmes, elle se touche les pieds. Plus tard, lorsque je la regarde, elle se tient droite, le regard lumineux, mais a les jambes grandes ouvertes. Et à Abu Dhabi, alors que nous atten­dons au milieu de mille pas­sagers, elle dépasse la foule et dira avec un tel naturel au gar­di­en qui l’ar­rête “mais enfin, que se passe-t-il ici?”, qu’il la lais­sera passer.

Jeune

Dans l’avion, jeune arabe, plus excité que vif, habil­lé à la dernière mode mais sans per­son­nal­ité, qui explique à ses voisins de siège la nature du vol. Plus il par­le plus est évi­dente son igno­rance, sa bêtise et les inter­locu­teurs, gênés, pour cacher cette gêne, le relancent.

Elephants

Prom­e­nade dans La Chaux-de-Fonds après le repas chez Marie Gaulis. Excel­lent Thomas Bou­vi­er! Vêtu d’un man­teau rouge en laine d’E­cosse il marche dans les allées glacées du petit parc zoologique que nous visi­tons. Il y a quelques années, suite à sa pre­mière vis­ite, il a adressé une let­tre à son directeur. Il s’y inquié­tait de l’é­tat de san­té de l’éléphant.
- Cet homme bien dis­posé, com­prenant mon inquié­tude devant les allées et venues inces­santes du pachy­derme, m’a expliqué qu’un éléphant devait par­courir chaque jour son con­tent de kilo­mètres sous peine de per­dre la san­té et de mourir.
Ce qui me rap­pelle un autre éléphant, exhibé dans une cage du zoo de Hanoï en 1990, celui-là entravé et fou.

Présentation

Libraire du Boule­vard à Genève. Présen­ta­tion d’easy­Jet. Qu’un lecteur se déplace, con­sacre du temps, s’in­téresse au sujet qui m’a retenu me paraît improb­a­ble. Pour­tant quinze per­son­nes atten­dent que je prenne la parole. Para­doxe de la sit­u­a­tion, elles n’ont pas lu le livre. Si je sais les con­va­in­cre de son intérêt, elle l’achèteront. Mais que peut dire un auteur? Il a écrit. S’il avait quelque chose à ajouter, il aurait fait des phras­es. Au fond je n’aime ni lire ni écouter. Lorsque vient mon tour de pren­dre place sur une chaise, face à un écrivain, je n’ai qu’une pen­sée: fuir. Ou alors dis­cuter. easy­Jet étant un texte didac­tique, le dire à haute voix n’au­rait d’ailleurs aucun sens. Ce que j’ai fait val­oir. Mais main­tenant il me faut le présen­ter, et c’est encore pire. La sit­u­a­tion se répète le lende­main à La Chaux-de-Fonds. Thomas Bou­vi­er lit des pas­sages de Amer­i­ca Lone­ly. L’écri­t­ure est belle, intro­spec­tive, musi­cale. Quand vient mon tour, j’ai la gorge nouée. La seule échap­pa­toire serait de théoris­er, de tenir le dis­cours sur le low-cost pour acquis et de le pouss­er dans ses retranche­ments. Une solu­tion de facil­ité et une forme de mépris. Alors je manie les effets de pub­lic­ité, la redon­dance et les anec­dotes, tout en me promet­tant de ne pas recom­mencer l’ex­er­ci­ce lors de la paru­tion des prochains livres.