Dès lors qu’ils ne se considèrent plus comme des hommes, les riches ne font pas seulement la guerre aux pauvres mais aux hommes.
Pièce montée
Roman en trois parties comme les trois étages de la pièce montée, ici appelée gâteau, lequel serait le motif central de l’action à côté de la victime, mais roman sans criminels ni enquête policière, aléatoire et humain plutôt que méthodique et à suspens.
Le gâteau d’anniversaire et le macchabée sont en chambre froide. Le maire et son adjoint se pressent à la lucarne.
- Je connais cet homme.
- Il est arrivé en ville ce matin, il a acheté du tabac à l’épicerie puis il s’est défenestré du premier étage de l’hôtel de commerce.
- Et comment se fait-il que son costume soit impeccable?
- C’est un mystère. En tout cas, en ville, personne ne le connaît.
- Tu devrais sortir le gâteau d’anniversaire de ta fille, il va avoir mauvais goût.
- Tu sais quelle température il fait?
- Je sais, j’arrive du port.
- Et bien tu vas y retourner, je veux savoir par quel bateau il est arrivé, qui il est, je veux tout savoir.
L’adjoint jette un oeil par la lucarne.
- J’aimerais bien avoir un pull comme ça, du Cashemire, on en trouve pas dans la région.
- S’il ne se souvienne pas du type, parle-leur du pull.
- S’ils ne se souviennent pas du pull, je pourrai peut-être le garder?
Partage
Bruits de centaines, de milliers d’insectes au crépuscule, et cela en ville, mais aussi envol d’oiseaux, et dès l’aube hurlements des coqs tandis que chante, amplifiée par un petit haut-parleur noué au croisillon d’un mât, une voix féminine échappée d’une conciergerie de monastère, tous éléments qui vous donnent la nature en partage.
Addiction
Caractère addictif des utilitaires électroniques. L’affaire Snowden ayant révélé — et pour nos gouvernements préférons le terme confirmé — l’ampleur de la guerre technologique que les Etats-Unis mènent contre le monde, le président français a décliné la proposition de ses services de s’en remettre au modèle de téléphone mobile crypté Théorème, peu ergonomique et trop lent.
Arrivée à Ranong
Chaleur écrasante à Ranong. Déposés devant une quincaillerie chinoise, je place mon sac et la valise de Gala sous un abri et part à la recherche d’un lieu où dormir.
- Peux-tu déplacer les bagage, me dit-elle, ils ont au soleil?
Offusqué, je m’en vais. A moi l’épisode pénible mais incontournable, trouver une pension ou un hôtel. Rue pavanée de flambeaux, marchands d’alcools forts sous le niveau du trottoir, vrombissement des transports collectifs qui montent vers les deux ports, l’un pour la Birmanie, l’autre pour les îles et, chose surprenante dans cette région dont on dit qu’elle connaît la plus forte pluviosité de Thaïlande, des magasins de football. Deux touristes français et bouddhistes, jeunes, calmes me renseignent. Il y a une auberge sur la colline, en face d’un parc avec statuaire et taillis sculptés dans le style jardin royal. La fille est ravie de parler le français (nous avons commencé par l’anglais). Elle me dit qu’elle cherche une robe, mais ne trouve que des modèles 1950. Je lui montre mon T‑shirt.
- Je l’ai sur le dos depuis une semaine.
Mais c’est par effet de simplification; le couple, lui, paie son voyage en travaillant.
Enthousiaste, je fais valoir que la formule n’était pas facile à appliquer il y a vingt ans. A part donner des cours d’anglais aux moines… Sur quoi ils admettent que tous les contacts se font via internet.
- Et que faites-vous?
- On récure, on soigne des handicapés, on fabrique des chaises…
Série
A la télévision thaïlandaise, une série. L’acteur, jeune homme qui ignore les codes hollywoodien du genre, a le jeu lent et posé. De plus des transitions sont ménagées entre les scènes pour obtenir un effet dramatique ou pour se conformer aux moeurs locales. Quoiqu’il en soit, les images installent une atmosphère hypnotique. Or voici que l’acteur fixe soudain la caméra avec une telle confiance que j’ai le sentiment qu’il me regarde et va me parler.
Etres à l’arrêt
Ruang Rat road, en partie basse de Ranong, dans un décor de ville typique de la Thaïlande, mais somme toute proche du nôtre, avec son trafic insistant, ses piétons, ses magasins (et non pas boutiques) cette capacité, chez nous oubliée, qu’ont certains individus d’être à l’arrêt, debout appuyés contre un mur ou assis sur le perron, le regard fixant successivement les motifs qu’offre la rue, mais sans aucune velléité d’action et ceci pendant des heures, des jours.