Excellent mot de Pascal lorsque je lui annonce le nombre d’exemplaires de mon livre vendus:
- Combien cela fait-il d’équipes de foot?
Foot
Pieds
L’autre soir je considérais mes pieds, cette partie la moins noble de l’homme. Il m’a toujours semblé qu’elle méritait d’être cachée. Même chez une jolie femme, le pied mérite d’être tenu en retrait (je parle de regard et non d’usage). Or, si je considérais mes pieds, c’est qu’on m’avait obligé à me déchausser en public. Dans une culture où tout le monde va pieds nus, le pied est invisible. Tel n’est pas le cas en Occident: il apparaît ou pire, s’impose, quand pour des raisons à mon avis toutes plus mauvaises les unes que les autres on exige qu’il soit déshabillé. Donc je les considérais et je fus frappé de voir que si quelque partie du corps nous relie au poisson, ce sont bien nos pieds avec cette forme palmée où les doigts évoquent une nageoire amputée.
Confiture
- Mais enfin, que cherches-tu dans cette armoire?
- Je farfouille.
- Je vois bien que tu farfouilles, et tu espères trouver quoi?
- Un pot de confiture. D’ailleurs je l’ai trouvé, mais chaque fois que je vais le saisir, je me prends la main dans la confiture.
- Fais-voir?
- Laisse-moi faire maman!
Entre le père.
- Mais enfin, que cherchez-vous dans cette armoire?
- Un pot de confiture.
- Celui-là?
- Oui, celui-là, mais on a un problème…
Questions à choix
La journaliste de radio-France, fille jeune et fluette qui parle le nez en l’air, m’attend dans les galeries marchandes de l’aéroport de Cointrin. Elle branche son Nagra et m’explique le principe de l’émission. Hier elle était au Père-Lachaise avec un ornithologue, demain elle emmène sa grand-mère dans une salle de jeux électroniques. Elle enregistre en situation. Nous voici donc à l’étage des départs, assis dans de mauvaises chaises de plastique moulé, entre une musulmane couverte et un Grec pansu. Je demande si l’enregistrement a débuté.
- Oui, bien sûr.
Or, elle n’a fait aucun signe et semble distraite. D’ailleurs, lorsqu’elle parle, elle regarde à travers la baie vitrée. A quelques mètres, les voyageurs s’agitent devant les guichets easyJet, forcent leurs valises dans les gabarits, vident leurs bouteilles d’eau. La journaliste me désigne une poche sur le devant de la sacoche du Nagra. J’y plonge la main et en retire un morceau de papier sur lequel est noté une question.
- Dois-je la lire?
- Comme vous voulez.
Je réponds. Longuement. Puis tire une autre question. Et une troisième. Lorsque le morceau de papier comporte une chose à faire, “placer vous devant le tableau des départs et commenter les destinations”, “engagez la conversation avec votre voisin”, elle dit:
- …laissez, ça ira.
Je pioche alors une autre question et y réponds abondamment. Un heure passe; combien la sacoche contient-elle de questions? Je me penche et demande inquiet:
- Je continue.
- Oh, non, c’est bien comme ça! Jamais je n’aurais pensé que vous parleriez autant.
La voici que se lève et se dirige vers l’escalator.
Soleil
Limpidité de l’air, douceur. Un moment je me tiens sur la colline du Guintzet, face à la ligne des Préalpes. Un soleil vif découpe les silhouettes des arbres, des clôtures, des manèges d’enfants et sculpte leurs cris de joie. Devant les établissements bétonnés de la rue Gambach, les adolescents sont affalés sur les marches blanches des escaliers. Corps chauds, tranquilles et ralentis, clairsemés devant de vastes bâtiments qui semblent voués au vide. Je ne me réjouirais jamais assez de frayer des chemins dépourvus de visibilité et qui certainement ne mènent nulle part. Voilà un des motifs du bonheur. C’est ce que je souhaite de mieux à ces enfants que leur parents font tourner à bord des manèges de la colline et qui deviennent les années suivantes ces adolescents affalés sur des marches d’escaliers, de fausser compagnie au monde obligatoire et de se mirer sans esprit de sérieux sur un banc un jour de vif soleil.
Marfil
Fini de réécrire Marfil. Pour la cinquième, la sixième fois depuis 2004? Et toujours ce sentiment de médiocrité. Bon pour le panier. Ce que je ne fais pas. Faiblesse honteuse et cependant naturelle: personne n’aime travailler en pure perte, la vie est effort et l’effort est pourvoyeur de sens. Mais non, panier!