Dans le système bipartite, l’alternance est le seul enjeu politique, ce qui revient à concerter entre concurrents puis à entretenir une stratégie d’évitement des problèmes de société.
Questions à choix
La journaliste de radio-France, fille jeune et fluette qui parle le nez en l’air, m’attend dans les galeries marchandes de l’aéroport de Cointrin. Elle branche son Nagra et m’explique le principe de l’émission. Hier elle était au Père-Lachaise avec un ornithologue, demain elle emmène sa grand-mère dans une salle de jeux électroniques. Elle enregistre en situation. Nous voici donc à l’étage des départs, assis dans de mauvaises chaises de plastique moulé, entre une musulmane couverte et un Grec pansu. Je demande si l’enregistrement a débuté.
- Oui, bien sûr.
Or, elle n’a fait aucun signe et semble distraite. D’ailleurs, lorsqu’elle parle, elle regarde à travers la baie vitrée. A quelques mètres, les voyageurs s’agitent devant les guichets easyJet, forcent leurs valises dans les gabarits, vident leurs bouteilles d’eau. La journaliste me désigne une poche sur le devant de la sacoche du Nagra. J’y plonge la main et en retire un morceau de papier sur lequel est noté une question.
- Dois-je la lire?
- Comme vous voulez.
Je réponds. Longuement. Puis tire une autre question. Et une troisième. Lorsque le morceau de papier comporte une chose à faire, “placer vous devant le tableau des départs et commenter les destinations”, “engagez la conversation avec votre voisin”, elle dit:
- …laissez, ça ira.
Je pioche alors une autre question et y réponds abondamment. Un heure passe; combien la sacoche contient-elle de questions? Je me penche et demande inquiet:
- Je continue.
- Oh, non, c’est bien comme ça! Jamais je n’aurais pensé que vous parleriez autant.
La voici que se lève et se dirige vers l’escalator.
Soleil
Limpidité de l’air, douceur. Un moment je me tiens sur la colline du Guintzet, face à la ligne des Préalpes. Un soleil vif découpe les silhouettes des arbres, des clôtures, des manèges d’enfants et sculpte leurs cris de joie. Devant les établissements bétonnés de la rue Gambach, les adolescents sont affalés sur les marches blanches des escaliers. Corps chauds, tranquilles et ralentis, clairsemés devant de vastes bâtiments qui semblent voués au vide. Je ne me réjouirais jamais assez de frayer des chemins dépourvus de visibilité et qui certainement ne mènent nulle part. Voilà un des motifs du bonheur. C’est ce que je souhaite de mieux à ces enfants que leur parents font tourner à bord des manèges de la colline et qui deviennent les années suivantes ces adolescents affalés sur des marches d’escaliers, de fausser compagnie au monde obligatoire et de se mirer sans esprit de sérieux sur un banc un jour de vif soleil.
Marfil
Fini de réécrire Marfil. Pour la cinquième, la sixième fois depuis 2004? Et toujours ce sentiment de médiocrité. Bon pour le panier. Ce que je ne fais pas. Faiblesse honteuse et cependant naturelle: personne n’aime travailler en pure perte, la vie est effort et l’effort est pourvoyeur de sens. Mais non, panier!
Quand j’avais dix-sept ans
Entendu avec contentement le texte Quand j’avais dix-sept ans enregistré par Roland Vouilloz pour l’émission Entre les lignes. Vraisemblablement ce que j’ai écrit de mieux, à moins que ce sentiment tienne à la qualité d’interprétation du comédien. Cela voudrait dire que seul l’intime donne son poids et son sens au texte littéraire. Mais alors, force est de juger en bon pessimiste que si j’écrivais une dizaine de textes de cet acabit, chacun d’une longueur égale, soit de quelques six pages, j’aurai donné le meilleur de moi et qu’il n’y aurait aucun sens à écrire ne serait-ce qu’une ligne supplémentaire.
Devoir d’allégeance
La culture d’entreprise, ce malheur épouvantable qui s’abat sur les employés, menace leur équilibre et brise les résistances de caractère, a son équivalent autrement néfaste dans les rangs de la fonction publique: le devoir d’allégeance à l’idéologie la plus pernicieuse qu’ait créé le capitalisme, le politiquement correct.
Promenade
Ce dimanche promenade avec les enfants sur les berges de la Sarine à portée de l’abbaye d’Hauterives. Nous passons le pont où j’ai raconté en géomètre la rencontre de B. avec Jésus, c’était en 1994 je crois, puis gagnons le bois par le sentier. A leur habitude, les enfants ont râlé et maintenant ils s’amusent, tournant des galets, taillant des branches. Le bois dont un panneau nous explique qu’il est protégé finit contre un bloc de granit sombre. Je m’installe sur un tronc pour regarder couler la rivière, Gala continue et par un chemin détourné découvre le temple votif niché dans une anfractuosité de la pierre au pied d’une statue de la vierge. Un couple fait la même promenade. L’homme se couche, ne dit plus un mot, tandis que les femmes derrière le bloc parlent. Plus tard Gala m’apprendra ce qu’elles se sont dit, les conseils qu’elles ont échangé et comme toujours, vantera l’extraordinaire de la rencontre pour l’oublier aussitôt. Nous revenons ensuite par les flancs de la colline de Marly dont un pan de molasse s’est écroulé, quand les moines apparaissent à la hauteur du pont et à grands pas longent la berge. Tout aussi brusquement ils pivotent et reprennent la direction de l’abbaye. Aplo demande que j’explique leur régime quotidien et leur vie. Lorsque nous atteignons l’église, la cloche sonne. Les moines partis trop tard en promenade ont rebroussé chemin pour appeler à l’office de Nonnes. Nous les écoutons chanter, pour moi, avec le sentiment que cette liturgie va disparaître et que le monde, aujourd’hui plus encore qu’il y a vingt-cinq ans lorsque je faisais mes premières retraites à l’hostellerie, est résolument étranger à la notion de solitude méditative.