En ligne hier je misais sur une lithographie signée Hodler: sur fond de montagne, une femme en fichu dans une campagne abstraite. Le visage est anguleux, travaillé, à la fois recueilli et souffrant. J’annonce un prix, tient la position un moment, la perd, offre un nouveau prix, récupère la position, suis à nouveau dépassé. Chaque fois qu’un prix supérieur est annoncé, un compte à rebours de deux minutes s’enclenche durant lequel devra être placée la contre-enchère, et comme il se doit, à mesure que l’offre augmente, chacun revient à la lithographie, la regarde, l’apprécie. La nature figée des personnages de Hodler, synonyme de solitude, méditation ou angoisse, produit chez l’amateur un sentiment de vertige et c’est dans l’idée que je pourrai au bon vouloir revenir à ce personnage une fois que j’aurai accroché la lithographie dans mon bureau que je pousse la mise, mais, paradoxalement, à force d’ajouter du regard au regard par tranches de deux minutes, l’idée tombe: ayant considéré avec une telle attention la femme en fichu, je sens je l’ai intériorisée et que la possession de la lithographie n’apportera rien de plus. Je lâche l’enchère, l’autre client l’emporte.
L’homme européen
Des fouilles archéologiques récentes dans le Sud de l’Allemagne ont permis de reconstituer une flûte, laquelle autorise à former l’hypothèse selon laquelle l’avantage compétitif de l’homo sapiens sur le néandertalien serait dû à son accès au monde symbolique, à la fois en tant que schéma communicatif que comme rapport à la transcendance.
Moule
En début de nuit dans cette discothèque de Pérolles. La boule à facettes répand ses lumières sur le sol de la piste de danse, le passeur de disques s’ennuie sur le podium, quelques filles nubiles rient autour d’une table. Ambiance sombre. Comme si les stroboscopes, les néons, les notes, l’alcool ne parvenaient pas à lancer la soirée. Mais ce qui me frappe en cet instant, ce sont les propriétaires. Elle à qui je commande des bières le visage de marbre, debout derrière la bar, lui que je salue, accoudé au comptoir, le dos rond, perclus de soucis. Soit ils ruminent après une scène de ménage soit ils affrontent leur lot quotidien: faire recette de la folie programmée de leurs clients, métier qui très vite vous referme comme une moule.
Maisons
René Guénon, dans Symboles fondamentaux de la science sacrée, cité par Calaferte: “(…) c’est seulement par l’effet d’une profonde dégénérescence qu’on a pu en arriver à construire des maisons sans proposer rien d’autre que de répondre aux besoins purement matériels de leurs habitants, et que ceux-ci, de leur côté, ont pu se contenter de demeures conçues suivant des préoccupations aussi étroitement et bassement utilitaires(…)”.
Communication
A Genève la semaine dernière où j’ai rendez-vous à l’hôpital avec une chargée de communication. Les accidentés et les malades discutent avec leur familles au soleil, la porte-tambour tourne, la cafétéria est bondée. A peine assis, mon collègue appelle:
- Mais enfin, que fais-tu, Madame Filatelli ne te trouve pas!
Je consulte ma montre.
- J’ai une minute d’avance.
- Appelle!
- Je n’ai qu’un numéro fixe, si elle me cherche dans le bâtiment…
- Elle t’attend à la cafétéria.
Je raccroche, j’en fais mon affaire. Une fois déballé, je place le cadre d’affichage que j’apporte sous le bras et le promène ostensiblement entre les tables. Le personnel et les patients se retournent, me fixent. Je souris. Quand ils baissent les yeux, je passe mon chemin. En même temps j’essaie de définir le profil d’une chargée de communication de l’Hôpital. Age moyen, soignée, et dans ce cas, Italienne. Je m’avance vers une femme:
- Madame Filatelli?
Ce n’est pas elle. J’appelle le fixe.
- Ah, vous êtes à la cafétéria! J’arrive.
Heure exacte du rendez-vous; à l’évidence, elle n’est pas encore descendue et, dès fois que je fasse faux bond, à pris les devants et appeler mon collègue .
La voici. Belle femme, droite et rapide, cheveux courts, peau mate, l’accent italien plein de charme.
- Allons‑y!
Je ramasse en vitesse mon matériel et la suit dans les couloirs. Tout en marchent et saluant des collègues, elle ma parle de son projet, me pose des questions, dit où nous allons: voir les ascenseurs.
- Celui-là, et ces deux autres.
La porte de l’ascenseur s’ouvre, des médecins, du personnel, des malades sortent, d’autres s’engouffrent.
- Nous aimerions placer des cadres d’affichage dans ces ascenseurs.
Il me semble voir des cadres.
- Oui, là où sont les cadres.
- Des cadres de ce type?
- Les mêmes.
- Vous permettez?
J’entre dans l’ascenseur, elle me suit. La porte ferme, je me tiens dans le fond, devant les cadres et compte jusqu’à sept — après tout je suis l’expert en cadres et un expert cela réfléchit.
- Oui, vous avez raison, ils sont en mauvais état.
- N’est-ce pas?
(En fait, pas du tout).
- Voulez-vous voir les autres ascenseurs? Il y en a six ici et trois en bas, nous allons descendre.
Nous voici dans les souterrains. Plus de malades. Un mort emballé dans un drap qu’on pousse sur son chariot, des infirmières à la pause, des hommes en bleu, d’autres en vert.
Mêmes cages d’ascenseur, même cadres d’affichage, en bon état, vides. Je continue de réfléchir, esquisse des solutions, écoute Madame Filatelli, laquelle marche toujours devant moi, évoquer les problèmes de communication, d’autorisation, de secrétariat, de départements. Je demande son numéro de téléphone portable. Elle pianote sur son appareil, s’excuse, ne le trouve pas, croit se souvenir, a oublié. Je rempoche mon carnet.
- Laissez, je trouverai.
Avant que nous ne passions la porte-tambour qui donne sur l’extérieur, je fais une proposition. Elle ne corrige pas et il n’y a pas lieu, je viens de dire ce qu’elle veut entendre. Résultat: sur le principe, elle est d’accord.
- Au revoir!
Or, sur vingt mètres nous marchons dans la même direction. Elle à grands pas, l’air sérieux.
- Votre journée est finie?
- Oh, non, pas du tout! Les bureaux de la communication sont plus haut, sur Florissant.
Puis je m’écarte pour aller prendre mon vélo. Alors sur un ton définitif, contente que tout rentre dans l’ordre.
- Au revoir!
Cheminée
S’il y a une chose que je regrette, c’est de n’avoir plus de cheminée. Pour la première fois depuis quarante ans, je suis sans feu. Une maison sans foyer est une erreur, une appartement ne fait pas maison et d’ailleurs, qui s’y trompe? Toujours nous vient l’idée d’en sortir — c’est même sa fonction: situé en ville, il en fait partie, il y donne accès, il vous donne à la ville.