Danse

Au restau­rant du Tin­tero à Mala­ga je mange en face d’une danseuse de fla­men­co, aujour­d’hui chercheuse. Elle rédi­ge un thèse sur l’i­cono­gra­phie de la danse dans la pein­ture espag­nole. Con­ver­sa­tion typ­ique avec un doc­tor­ant: il est seul à par­ler. Mais ce qui me frappe — et déjà me frap­pait — c’est l’idée admise que la direc­tion don­née au sujet per­met de suiv­re une tra­jec­toire rec­tiligne, faite d’é­tapes référées à des domaines de savoir pré­cis, enseignés et cir­con­scrits par les études des maîtres de thèse. En somme, le con­traire de l’écri­t­ure d’un livre.

Avion

Pour le pre­mière fois en trente ans, change­ment de la sym­bol­ique de mes rêves d’avion. Jusqu’i­ci, ils tombaient. Hier, l’ap­pareil a piqué puis s’est redressé, décrivant dans le ciel un loop­ing. Puis d’un coup, tout s’est effacé: mon corps, ma con­science, l’avion, lais­sant entrevoir une nuit sans lim­ite qui serait “le neu­tre”. Enfin, cette per­cep­tion à son tour s’est effacée. Au sen­ti­ment cat­a­strophique de l’ac­ci­dent suc­cède ain­si le sen­ti­ment d’une con­ti­nu­ité entre la vie et la mort.

Nihilisme

Frap­pé et inqui­et du nihilisme péremp­toire de Frère. Il pro­duit une vision du monde sans espace qui voue son por­teur à une lente asphyx­ie des capacités.

Rabâcher

Les red­ites, phénomène con­nu, signe de vieil­lesse, que j’ob­serve chez moi, ce qui me per­met de me racheter: bien­tôt, cela devien­dra incon­scient. Quoiqu’il en soit, on peut se deman­der si ces expéri­ences de jeunesse rabâchées par cer­tains au grand âge et qui sig­nent leur vies sont autres choses que les trau­ma­tismes qui font les thèmes uniques ou obses­sions des artistes. Elles seraient sim­ple­ment plus enfouies chez ces derniers en rai­son d’une sen­si­bil­ité accrue.

Troisième dimension

La foi et l’art ouvrent le monde et ouvrent au monde en mod­i­fi­ant les liaisons des élé­ments qui com­posent le réel. Qu’elle pro­jette ce réel dans un sur­na­turel ou dans un pos­si­ble, la créa­tion est force de vie qui s’a­joute à la force de vivre — véri­ta­ble troisième dimen­sion faute de laque­lle le monde est au mieux diver­tisse­ment, au pire lutte.

Course

Au demi-marathon de Mala­ga ce dimanche, je cours plus d’une heure en ten­ant ma gourde comme un canette de bière avant de m’apercevoir que sa forme ergonomique est conçue pour rem­plir l’e­space entre la paume et les doigts de la main.

Rêve d’entrepreneur

- Alors?
Empressé, le regard inqui­et, il me har­cèle.
- Alors, racon­te!
Autour de nous, les autres col­lab­o­ra­teurs de l’en­tre­prise rangent. L’opéra­tion est finie, dans quelques heures tout le per­son­nel aura quit­té les lieux.
- Enfin, tu sais bien que j’aimerai savoir, c’est impor­tant pour ma car­rière! Tu l’as eue cette pro­mo­tion?
- Mais non, je reste à mon poste. Du reste, tu sais bien que ça m’est égal!
Ras­suré, il se frotte les mains.
- Bien, fort bien! Et que vas-tu faire?
- Je reste au mar­ket­ing avec Sacha.
- Ah! Mais alors tu vas suiv­re une for­ma­tion pro­fes­sion­nelle?
- Pas du tout! Sacha qui a fait trois ans d’é­tudes spé­cial­isées en sait à peine plus que moi. Elle n’ob­tient qu’un résul­tat de 100 % quand j’ob­tiens un résul­tat de 90 %.
- Oui, oui… En tout cas, voilà qui indique que je vais ren­forcer ma posi­tion dans l’en­tre­prise!
Et il s’en va,
C’est alors que je m’aperçois qu’il manque un lacet à mon mocassin gauche et que je suis atten­du avec les autres col­lab­o­ra­teurs dans le bureau du directeur général.

Fantômes

Villes fan­tômes aux envi­rons d’Ube­da. Le long de la route, en pleine journée, pas une fenêtre dont les stores ne soient bais­sés. Et posés sur les champs, acces­si­bles par des réseaux routiers neufs et aban­don­nés, des hangars, des fab­riques, des halles d’ex­po­si­tion, des mag­a­sins qui tous por­tent les mêmes inscrip­tions : en vente, à louer, à remet­tre. Plus loin un aéro­drome. La tour de con­trôle que tra­verse les rayons du soleil, des débris sur le tar­mac, des arbres tombés. Au loin, détaché con­tre l’hori­zon, des bar­res de vil­las mitoyennes. Vingt, vingt encore et encore vingt. Les pre­mières, inhab­itées, mais aux façades achevées, les autres, sim­ples squelettes. Si les hommes de gou­verne­ment n’avaient pas l’am­bi­tion d’être réélus en sus­ci­tant, sans regarder à la sit­u­a­tion, des prob­lèmes dont ils ont la solu­tion, ils pour­raient relancer l’ac­tiv­ité économique en sup­p­ri­mant le régime des indem­nités chô­mage. En con­trepar­tie de leur tra­vail aux champs, les jeunes seraient logés dans des maisons réqui­si­tion­nées. Cela per­me­t­trait de ren­voy­er les immi­grés africains sous-payés qui hantent les vil­lages et de créer une relance par la con­som­ma­tion. De plus il serait facile de faire val­oir auprès des pro­prié­taires agri­coles que l’ex­ploita­tion des clan­des­tins est com­pen­sées par le coût des impôts néces­saires au bon fonc­tion­nement des sché­mas de redis­tri­b­u­tion sociale. Au lieu de quoi, les jeunes se promè­nent, les grands-par­ents font vivre les familles sur leurs rentes, les par­ents viv­o­tent, le pays se métisse et s’en­fonce dans la récession.

Machines

Après la mécan­i­sa­tion du tra­vail cor­porel, la numéri­sa­tion du tra­vail mental.

Las Hachas

Frère a réservé aux Casas rurales de Veg­asier­ra, un hôtel de pierre bâti con­tre une pente escarpée qui domine la val­lée de la riv­ière Mun­do. La route qui y mène est à flanc de colline et tortueuse. N’é­tait-ce la plaque kilo­métrique qui indique le hameau de Casas de Hachas, per­son­ne ne croirait qu’il puisse exis­ter quoi que ce soit au bout de la route. Lorsqu’il entend le moteur de la voiture, un homme sort en courant et agite les bras. C’est Anto­nio, l’An­dalou qui tient ici tous les emplois: récep­tion­niste, jar­dinier, bar­man. Il allume le sauna, demande s’il doit appel­er la cuisinière pour ce soir, nous guide dans une cham­bre à trois lits.
- Ici, toutes les cham­bres por­tent des noms de fille. Je vous mets chez Lara.
Frère va courir, je dors. Plus tard, nous nous réu­nis­sons autour d’un feu avec les quelques habi­tants du lieu, des vieil­lards à béret qui her­borisent, un cou­ple qui pian­ote sur des tablettes, une femme sans âge qui se sert au frigidaire. Match de foot pour tout le monde, la drogue quo­ti­di­enne des Espag­nols. En quelques heures, nous dépen­sons plus d’ar­gent en bière qu’An­to­nio n’en gagne par jour. Il nous par­le de Mon­tauban où il est allé ramass­er des pommes, de son cama­rade par­ti en Suisse et déçu de con­stater que son salaire lui per­me­t­tait tout juste de vivre sur place. Le lende­main, Anto­nio nous emmène sur la hau­teur où une vil­la est en vente. Chemin dur tail­lé dans le roc et socle dyna­mité pour per­me­t­tre de couler le béton de l’as­sise: un mas­sacre. Le pro­prié­taire habite Ibiza, explique Anto­nio, il a qua­tre-vingt ans. Nous con­sid­érons le bâti­ment: trois étages pour créer une ter­rasse panoramique qui donne sur des mil­liers d’o­liviers plan­tés dans la terre rouge.
- Il n’y a jamais habité, dit Anto­nio, tout est neuf.
Et de la lande, sur­git le vieil­lard à canne qui la veille bougonnait le dos au feu en suiv­ant le match:
- Je lui ai tout ven­du, là… là et là. Cette par­tie là est encore à moi.