Sentiment de fuir d’une ville dans l’autre à mesure que celle-ci, devenue méconnaissable sous l’effet des transformations de toutes sortes, imposait la retraite. Et ainsi je me retrouve à Fribourg, adossé à la Suisse-allemande, regardant devant moi Lausanne et Genève, ces lieux livrés aux étrangers, travailleurs, abrutis ou opportunistes, qui eux-même ont fui leurs villes natives, sachant que si je continue de reculer je serai placé hors du vivier natal de la langue.
Maçonnerie
Longuement observé sur l’île de Chang une guêpe maçonne qui bâtissait un nid contre l’une des parois du bungalow. Ayant aspiré de la glaise dans le marais, elle se posait sur son édifice, se carrait sur les pattes arrière puis faisant vibrer ses antennes crachait la pâte stockée dans son abdomen. La quantité délestée à chaque voyage était étonnante.
Detroit
Projet Detroit. Rédiger une Histoire intime du pétrole. Comment le fioul enferme met le corps pour le mettre en mouvement, créée la civilisation du moteur puis sur le déclin aboutit à une décarcération. Métaphore de l’accident et de l’extraction du blessé. En parallèle traiter de la question de l’art dans le vie, de son étouffement, de son retour. Inscrit depuis hier sur Couchsurfing, je regarde qui pourrait m’héberger au Michigan.
easyJet
Croisé cet homme. Deux mètres, des bras et un cou, une tête massive. Il était là, à côté de moi , mais tout en le regardant, je ne le voyais pas. Il réagit le premier:
- Salut!
Et me remercie pour le livre et pour la dédicace Je cherche. Lui aurais-je envoyé le Tryptique? Il me rappelle qu’il m’a fait parvenir son exemplaire d’easyjet par la libraire qui me recevait et que je l’ai signé.
Ce n’est pas nouveau: dès qu’il y a du monde autour de moi, je fais les choses par automatisme.
- Et ça marche?
- Oui, ça se vend bien. Il faut dire que c’est facile.
- Oui, mais c’est ce qu’il faut. C’est ce qu’on veut tous.
Me croira-t-on si je dis: pas moi?
Espace
Trois séances de combat après entraînements entre le lundi et le mercredi. le lendemain, au terme d’une sommeil difficile, je monte sur le vélo pour un travail de reconnaissance du réseau. Je me traîne. De poste en poste, je roule avec une peine augmentée, les côtes et les jambes endoloris par les coups. Et soudain, il me semble que la ville est immense, que les distances sont démultipliées, que je suis perdu dans l’espace.
Samedi
Samedi — je relève de soirée. Les enfants n’ont qu’un souhait, se tenir dans le préau derrière l’immeuble, y jouer. Le repas fini et court comme sera le week-end — ils repartent pour Genève dimanche après-midi — nous partons tout de même en promenade. Centre-ville, escaliers, bords de la Sarine puis la route de la pisciculture dans les gorges du Gottéron. Luv et moi allons devant et parlons, Lucian et Aplo derrière, criant, sautant, escaladant. Il y a vingt ans, à l’occasion d’une réunion de travail, ma mère nous avait emmené sur le même chemin et sachant que nous habitions alors mon frère et moi à Genève, je me demande aujourd’hui pourquoi elle avait choisi cet endroit reculé. Depuis, j’ai emprunté trois fois la route, puis le sentier de forêt et son système de passerelles et de ponts. Cette-fois, j’annonce aux enfants que nous irons jusqu’au bout. A ma grande surprise, après une heure et demie de sentier nous sommes encore dans les gorges. Quand nous débouchons à la hauteur de Tafers, voici une ferme sur la rivière avec son enclos à vache et son paddock, lieu qui ne ressemble aucunement à celui dont je gardais l’image. Autre motif d’étonnement, la nature labyrinthique de cette promenade: le chemin grimpe sur les buttes, dévale, s’ouvre sur des précipices, s’éloigne et se rapproche du Gottéron. Ici et là, des pique-niqueurs allument des feux à l’abri d’une végétation humide et sauvage. Luv remarque que nous avons fait une marche similaire dans le Colorado. Enfin, lorsque nous rebroussons chemin surgit l’inévitable question du temps de retour. Je temporise, promet une glace puis m’aperçois un peu tard que mon frère m’a confié Lucian en précisant que blessé à la jambe il ne devait pas marcher.
Rideau
Conséquences dernières du démantèlement des régimes communistes par la guerre des monnaies orchestrées dans les officines américaines, la mercantilisation des comportements chez les ressortissants de ces sociétés assortie d’une crainte d’être soi-même. Deux exemples de la semaine dernière. Au Krav Maga, jeune femme blonde. Elle parle l’anglais.
- D’où viens-tu?
- D’Irlande.
Intuitivement, je pense: elle ment. Je la dirais Polonaise, peut-être Tchèque. Elle me retourne la question.
- Je suis Suisse.
Elle prend ma main et la place sur son sein.
Puis ce jeudi. Autre femme, celle-ci sans l’ombre d’un doute slave. En passant, je lui dis deux mots en forme de boutade. Elle demeure interdite, n’a pas compris. Je répète. Elle ne comprend pas.
- Quelle langue parles-tu?
Sur un ton offensé:
- Français bien sûr! Et espagnol, et italien…
Hodler
En ligne hier je misais sur une lithographie signée Hodler: sur fond de montagne, une femme en fichu dans une campagne abstraite. Le visage est anguleux, travaillé, à la fois recueilli et souffrant. J’annonce un prix, tient la position un moment, la perd, offre un nouveau prix, récupère la position, suis à nouveau dépassé. Chaque fois qu’un prix supérieur est annoncé, un compte à rebours de deux minutes s’enclenche durant lequel devra être placée la contre-enchère, et comme il se doit, à mesure que l’offre augmente, chacun revient à la lithographie, la regarde, l’apprécie. La nature figée des personnages de Hodler, synonyme de solitude, méditation ou angoisse, produit chez l’amateur un sentiment de vertige et c’est dans l’idée que je pourrai au bon vouloir revenir à ce personnage une fois que j’aurai accroché la lithographie dans mon bureau que je pousse la mise, mais, paradoxalement, à force d’ajouter du regard au regard par tranches de deux minutes, l’idée tombe: ayant considéré avec une telle attention la femme en fichu, je sens je l’ai intériorisée et que la possession de la lithographie n’apportera rien de plus. Je lâche l’enchère, l’autre client l’emporte.