Tatlin, grande, belle, jeune.
- Tu as des couteaux chez toi?
- Mmh.
- Des grands? Oh, j’aimerais les voir. Tu as aussi des armes?
Puis elle propose de faire un barbecue dès que le printemps sera là.
- Avec mes frères nous faisions des barbecues en hiver, sur la montagne. Nous marchions des heures dans la haute neige, et pendant que le charbon brûlait nous avions froid, mais nous ne redescendions pas avant la nuit. Se perdre dans la montagne et dans le noir était une expérience fantastique!
Tatlin
Chinois
Documentaire sur les Chinois en Afrique. Chantiers de voirie, asséchement et culture, cimenteries. L’exemple zambien. Les Chinois, roboratifs, butés, coupés de toute fantaisie. Les noirs, infantiles, invertébrés. Entre les deux: la religion de l’argent telle que formulée par le pouvoir blanc au dix-neuvième.
Danse
Au restaurant du Tintero à Malaga je mange en face d’une danseuse de flamenco, aujourd’hui chercheuse. Elle rédige un thèse sur l’iconographie de la danse dans la peinture espagnole. Conversation typique avec un doctorant: il est seul à parler. Mais ce qui me frappe — et déjà me frappait — c’est l’idée admise que la direction donnée au sujet permet de suivre une trajectoire rectiligne, faite d’étapes référées à des domaines de savoir précis, enseignés et circonscrits par les études des maîtres de thèse. En somme, le contraire de l’écriture d’un livre.
Avion
Pour le première fois en trente ans, changement de la symbolique de mes rêves d’avion. Jusqu’ici, ils tombaient. Hier, l’appareil a piqué puis s’est redressé, décrivant dans le ciel un looping. Puis d’un coup, tout s’est effacé: mon corps, ma conscience, l’avion, laissant entrevoir une nuit sans limite qui serait “le neutre”. Enfin, cette perception à son tour s’est effacée. Au sentiment catastrophique de l’accident succède ainsi le sentiment d’une continuité entre la vie et la mort.
Rabâcher
Les redites, phénomène connu, signe de vieillesse, que j’observe chez moi, ce qui me permet de me racheter: bientôt, cela deviendra inconscient. Quoiqu’il en soit, on peut se demander si ces expériences de jeunesse rabâchées par certains au grand âge et qui signent leur vies sont autres choses que les traumatismes qui font les thèmes uniques ou obsessions des artistes. Elles seraient simplement plus enfouies chez ces derniers en raison d’une sensibilité accrue.
Troisième dimension
La foi et l’art ouvrent le monde et ouvrent au monde en modifiant les liaisons des éléments qui composent le réel. Qu’elle projette ce réel dans un surnaturel ou dans un possible, la création est force de vie qui s’ajoute à la force de vivre — véritable troisième dimension faute de laquelle le monde est au mieux divertissement, au pire lutte.
Rêve d’entrepreneur
- Alors?
Empressé, le regard inquiet, il me harcèle.
- Alors, raconte!
Autour de nous, les autres collaborateurs de l’entreprise rangent. L’opération est finie, dans quelques heures tout le personnel aura quitté les lieux.
- Enfin, tu sais bien que j’aimerai savoir, c’est important pour ma carrière! Tu l’as eue cette promotion?
- Mais non, je reste à mon poste. Du reste, tu sais bien que ça m’est égal!
Rassuré, il se frotte les mains.
- Bien, fort bien! Et que vas-tu faire?
- Je reste au marketing avec Sacha.
- Ah! Mais alors tu vas suivre une formation professionnelle?
- Pas du tout! Sacha qui a fait trois ans d’études spécialisées en sait à peine plus que moi. Elle n’obtient qu’un résultat de 100 % quand j’obtiens un résultat de 90 %.
- Oui, oui… En tout cas, voilà qui indique que je vais renforcer ma position dans l’entreprise!
Et il s’en va,
C’est alors que je m’aperçois qu’il manque un lacet à mon mocassin gauche et que je suis attendu avec les autres collaborateurs dans le bureau du directeur général.
Fantômes
Villes fantômes aux environs d’Ubeda. Le long de la route, en pleine journée, pas une fenêtre dont les stores ne soient baissés. Et posés sur les champs, accessibles par des réseaux routiers neufs et abandonnés, des hangars, des fabriques, des halles d’exposition, des magasins qui tous portent les mêmes inscriptions : en vente, à louer, à remettre. Plus loin un aérodrome. La tour de contrôle que traverse les rayons du soleil, des débris sur le tarmac, des arbres tombés. Au loin, détaché contre l’horizon, des barres de villas mitoyennes. Vingt, vingt encore et encore vingt. Les premières, inhabitées, mais aux façades achevées, les autres, simples squelettes. Si les hommes de gouvernement n’avaient pas l’ambition d’être réélus en suscitant, sans regarder à la situation, des problèmes dont ils ont la solution, ils pourraient relancer l’activité économique en supprimant le régime des indemnités chômage. En contrepartie de leur travail aux champs, les jeunes seraient logés dans des maisons réquisitionnées. Cela permettrait de renvoyer les immigrés africains sous-payés qui hantent les villages et de créer une relance par la consommation. De plus il serait facile de faire valoir auprès des propriétaires agricoles que l’exploitation des clandestins est compensées par le coût des impôts nécessaires au bon fonctionnement des schémas de redistribution sociale. Au lieu de quoi, les jeunes se promènent, les grands-parents font vivre les familles sur leurs rentes, les parents vivotent, le pays se métisse et s’enfonce dans la récession.