Comme je parle j’écris. En langage direct. Sans rien cacher. Tu peux en juger par le résultat. Regarde mon livre! Voici 14 heures qu’il est dans les mains de ce lecteur et pas une seconde il n’a relâché son attention. C’est simple, s’il s’agit d’un roman policier, le lecteur a la sensation d’accompagner l’inspecteur sur le terrain. A tel point que l’Etat vient d’interdire la vente des mes livres. Trop prenants.
Père
Dans une pizzeria de Lausanne en compagnie de mon père, sa femme et Frère. Le serveur a le physique de Milosevic.
- J’aime beaucoup ce restaurant, dit mon père, il appartient à la maffia.
- …et la raison pour laquelle tu l’aimes?
- Oh, c’est simple. Ces Italiens sont de vrais malins. Ils trafiquent de la drogue comme font les Turcs, mais ils s’arrangent en plus que que le restaurant rapporte de l’argent.
Et plus tard dans la conversation, suivant je ne sais quel raisonnement par devers-soi:
- La vérité est tellement précieuse qu’il faut beaucoup de mensonges pour la protéger!
Tintin
Frère m’apprend que mes albums Tintin se promènent dans le village de Lhôpital. Les passeurs sont les enfants du voisin, venus dans le maison et repartis avec les bande-dessinées. Tant mieux pour eux, et cependant, cela ne peut aller sans un pincement au cœur: ces albums ont beaucoup compté dans ma vision du monde au point que je m’offusque de ce qu’ils ne retiennent aucunement l’attention d’Aplo et Luv.
Vache
Dans le pré de l’Abbaye d’Hauterives, sous un ciel lourd et ensoleillé, une vache aux flancs tapissés de mouches. Sa robe brune et blanche est prise dans une armure tant est fournie la nuée. Comme je m’approche, elle se lève et use de tous les moyens pour chasser les parasites: coups de queues et de langue, tressaillements, bonds — rien n’y fait, les mouches s’acharnent sur la bête que je prends en pitié.
Synthèse
Force est de constater que je comprends aussi mal qu’autrefois ce qui à mon entendement se propose. Ceci vraisemblablement parce que ma capacité de synthèse, ou pour mieux dire sa particulière conformation, m’oblige à emprunter des voies secondaires, compliquées ou originales, tributaire que je suis d’un apprentissage à certains égards autodidacte. De même que je peinais à digérer en début d’études universitaires les grands systèmes philosophiques n’ayant pas été préparé par l’école, je m’étonnais ces derniers temps d’avoir tant de difficulté à assimiler les mouvements de base des sports de combat que d’autres élèves dès la première démonstration reprennent naturellement à leur compte. Au point que ce matin, jouissant d’une heure de loisir sur les bords de la Sarine, j’ai refait mes leçons seul, un livre ouvert à mes pieds, décomposant selon mon bon vouloir ces mouvements, ce qui n’a pas manqué porter ses fruits.
Vie matérielle
A l’instant Gala me rappelait une de nos premières soirées au squat IPI 2000 à Genève il y a quatorze ans et, disait-elle, “tu t’étonnais que je sache brasser une salade!” Bien entendu, je n’ai pas souvenir de la salade, la remarque agissant plutôt comme révélateur de l’état amoureux, mais en revanche la mémoire est précise en ce qui concerne les invités, le peintre Claude Sandoz et Frère, le lieu et son entourage, la cuisine brinquebalante, repeinte et graffitée, les poules dans le jardin, les arbres jamais taillés qui poussaient leur branchages contre les fenêtres vermoulues, l’abri à vélo et les seaux de colle fraîche servant à la pose des affiches de nuit et enfin les voisins dont la musique hurlait dans les étages. Ceux qui prétendent que nous ne changeons pas, parmi lesquels figurent quelques amateurs de mauvaise foi, ne me comptent pas dans leurs rangs: je ne doute pas d’avoir beaucoup changé, mais c’est surtout la situation matérielle qui a complètement changé ce que prouve assez ce souvenir, l’essentiel étant que nul ne peut espérer demeurer le même lorsqu’à quatorze ans d’écart il est confronté à des situations matérielles aussi aussi différentes.
Handke
Etonnante revue des détails dans le roman de Peter Handke L’angoisse de gardien de but au moment du penalty. Plus le personnage, Joseph Bloch, chemine dans la ville et par l’observation, la révèle, plus elle devient intérieure et abstraite. Bientôt, le lecteur explore une espace spectral, une sorte d’architecture de l’infra-conscience.