Près de Madrid, dans un hôtel d’Alcala d’Henarès avec les enfants et Monfrère. Bâtiment de taille posé devant un terrain vague. A vue, l’église de briques rouge et une chapelle romane. Elles marquent le centre de l’ancien village désormais noyé parmi des routes d’accès, des hangars de commerce, des stations services. La taille de l’hôtel laisse songeur: trois cent chambres. Or, nous sommes les seuls clients. A la réception, un personnel pris de torpeur, attitude inhabituelle en Espagne. Même impression que l’an dernier à Avila lorsque je faisais mes excursions dans les montagnes pour trouver des Verracos: inutile de lutter, nous sommes captifs, l’économie va à vau-l’eau, l’hôtel finira par fermer. Le prix que nous payons pour de magnifiques chambres au mobilier design n’est pas rassurant: beaucoup trop bas. A Fribourg, cet argent permet tout au plus d’offrir d’une tournée de bières. En nous rendant en voiture vers une terrasse de restaurant dont les lumières apparaissent au loin, nous remarquons un Centre des congrès, ce qui explique les dimensions du bâtiment de l’hôtel, mais peut-être demeure-t-il lui aussi vide à l’année. Il est près de minuit, les tables du restaurant sont occupées, le service agréable, nous mangeons. Le lendemain matin, comme nous récupérons la voiture, une Opel Insigna couleur bordeaux, Monfrère remarque une longue éraflure. De la peinture blanche reste sur mon doigt. On dirait que cela vient d’avoir lieu. Si tel est le cas, nous viendrions de perdre quelque deux mille francs.
Dépendance
La régie appelle. Les palettes, dans le garage, c’est à vous? Et de m’expliquer que cela gêne: le voisin ne peut se garer.
- Et pour cause, il ne sait pas conduire?
- Je crois que vous avez déjà eu des ennuis avec lui?
- Oui, il m’a enfoncé quatorze fois ma voiture.
- Mais depuis?
- Rien. La police a fait son constat, il est responsable, il va payer.
- Ah, je croyais… Parce que sa femme n’ose plus sortir dans le jardin.
- Sortir dans le jardin?
- Oui, elle a peur.
- Extraordinaire.
- Bref, pour ces palettes?
- Je vais les déplacer.
Sur ce je laisse passer deux jours. D’une part je manque de temps, d’autre part je ne sais où ranger les trois cent cadres rangés sur les palettes, mais aussi par principe. Et l’avant-veille du départ pour l’Espagne, j’attrape mes gants et je descends dans le garage où je constate que le voisin, incapable de manœuvrer pour gare sa voiture à sa place, l’a alignée contre les palettes. Je pourrais déplacer mon matériel en le passant par dessus le capot de sa voiture, mais il est tout de même question de quelques trois cent kilos. Je sonne à sa porte. Pas de réponse. Je sonne encore. De retour au garage, je m’attelle à la tâche. Deux heures plus tard, lorsque je remonte à mon appartement éreinté et suant, le voisin et sa femme m’attendent sur la pas de portes encadrés de deux policiers. Ceux-ci me demandent s’ils peuvent m’accompagner. Je les en prie.
- Ils nous ont appelé car ils ont peur.
Pinacothèque
Nouvelle pinacothèque de Munich. Voilà une année que Gala me parle de visiter les collections, que dis-je, deux ans. Aujourd’hui dimanche, nous prenons nos entrées. Or, dès les premières salles, elle hâte le pas. Elle n’aime pas les fresque historiques, a le romantisme allemand en horreur, trouve les toiles trop vastes, trop militaires, trop maniérées.
- On ne va pas tout visiter aujourd’hui, n’est-ce pas?
Ce qui signifie: partons et ne revenons pas.
Deutches museum
Le matin je me rends sur l’Isar et prends un billet pour le Deutsches museum, le musée des techniques que m’a recommandé Monami. Avant de commencer la visite, je demande les toilettes. La dame du garde-robe m’indique un passage dérobé. Je descends deux séries d’escaliers et trouve les toilettes. Quand j’en sors, j’ai le choix entre monter vers les salles ou continuer de descendre. Etant déjà loin de la halle d’entrée et sachant que je ne reviendrai peut-être pas, je descends. Un niveau, encore un, puis un troisième. Maintenant la lumière est faible, l’atmosphère lourde, le silence total. Je n’entends que mes pas. Les parois sont de pierre, je suis sous le musée. Je continue de plonger dans les entrailles de la terre. Sans aucun doute, je suis plus bas que le lit de la rivière. J’atteins alors une plateforme d’où part une galerie de forage. Je me baisse et j’avance. Pendant plus de trente minutes, je marche d’un bon pas à travers des boyaux qui débouchent régulièrement sur des salles où se trouvent des machines extraordinaires, dans un décor reconstitué à l’identique, de mines de charbon, de puits de pétroles, de carrière de pierre et de métaux. A l’occasion, je croise un père de famille tenant contre lui ses enfants effrayés ou une gamine anxieuse qui à mon exemple hâte le pas dans l’espoir de trouver une issue à ce labyrinthe.
Augustinerbiergarten
Certains jours, je ne sais pas lire les plans. Ainsi tout-à-l’heure pour gagner la brasserie Augustiner située près de la gare ferroviaire, nous avons fait le tour de la ville par l’Olympiapark. Gala était heureuse: rien que du plat et du soleil, et d’agréables pistes cyclables. Bâtiment de briques sans intérêt, mais intérieur des salles à boire joliment décorés de vieux bois et de cuves en cuivre. Nous demandons la terrasse. Un escalier étroit, aménagé sans grand frais, y mène. D’ailleurs les tables installées sur le toit sont toutes occupées, et d’abord par des touristes ce qui nous décide à prendre place à l’intérieur. Cela n’a pas le charme du Biergarten situé à quelques centaines de mètres et où nous avons bu abondamment l’an dernier avant d’essuyer l’orage, mais vu la température élevée la salle est calme et plaisante. Quand nous reprenons les vélos, nous passons devant le jardin: huit milles personnes sont installées là devant leur bock et des orchestres jouent.
Fleming’s
Retour au Fleming’s hotel dans Schwabing. L’an dernier, nous venions en voiture et le personnel de la réception m’indiquait l’entrée du parking. J’engage la voiture sur une rampe en colimaçon pour aboutir dans une pièce étroite où il s’agit de manœuvrer afin d’entrer son véhicule à reculons sur une plateforme métallique qu’un préposé élève ensuite à la façon d’un ascenseur. Je pourrais remonter la rampe mais il semble encore plus simple de reculer et de se garer. Je tente le coup. En vain. La voiture est trop large, elle rase les murs. Si je force, j’y laisse la carrosserie. Résultat, je remonte à grand peine en surface, tourne dans le quartier, déniche une place à deux kilomètres, reviens au pas de course et trouve Gala dans le fauteuil à lire.
- Tu as fait long.
Cette année, nous sommes à pied. Descendus d’un bus de l’autre côté du pâté d’immeubles et taxi pour les derniers mètres.
“Bienvenue Monsieur Friederich. Je vois que vous aimez notre hôtel. J’ai pour vous une chambre à l’écart, agréable et silencieuse”.
Nous montons, trouvons la chambre. Gala fait une observation. Elle a raison. C’est plus petite que l’été précédent. Je fais remarquer que j’ai choisi le même standing. Gala qui pensait que j’économisais descend alors à la réception. Quelque minutes plus tard nous sommes installés sur cours, dans les meilleures conditions. Nous descendons louer des vélos chez les lesbiennes de Léopold strasse et roulons en direction du jardin anglais. Le soir, sur la terrasse comble du Osterwaldgarten, nous dînons à côté d’un couple à qui Gala fait la conversation avec enthousiasme. Puis la bière lui monte à la tête et elle m’agonit, au point que je ne peux plus manger. Dix fois je lui dis de parler moins fort, de mieux se tenir, d’arrêter de houspiller.
Elle conclut:
- Et il est hors de question que nous fassions l’amour avant que tu m’aie présenté des excuses!
Bien entendu, j’ignore de quoi elle parle. Peut-être ces vingt jours qu’elle vient de passer seule, comme s’ils étaient de mon fait. Je pose deux billets, me lève, quitte la terrasse, remonte à vélo vers Schwabing par un raccourci. Au carrefour d’Occamstrasse, Gala surgit. Elle se place dans ma roue, nous rentrons.