Monfrère me disait: “au bout de quelques kilomètres, j’oublie que je cours”. Moi, c’est le contraire. Je me souviens que je cours et je m’étonne. “Tiens, je suis sur un chemin et je cours! N’étais-je pas assis à ma table de travail il y a un instant encore?” Que s’est-il passé? Saisi d’une envie soudaine, je me suis équipé et je suis parti à la course. Alors se produit cette sensation étrange: “j’aimerais m’arrêter”. Non, ce n’est pas cela, mais: “il faut que je m’arrête.” Et dans le même temps: “c’est impossible, il est hors de question que je m’arrête! ”
Premier état
Le premier souvenir. Quel est ton premier souvenir? Les écrivains dont la conscience est dilatée se vantent de savoir. Les légendes sont trop grosses pour être avalées, mais quand bien même on mettrait le holà, il nous rapportent sinon leurs paroles et actes de trois ans, ceux de quatre et cinq ans. Bien entendu, dans le détail. J’y pensais hier. Mon souvenir le plus ancien date de ma sixième année: je marche sur un trottoir de Préverenges, je vais à l’école, j’évite les limaces. Rien de bien extraordinaire. Et on voit aujourd’hui ces parents, des parents meilleurs, lire des Encyclopédie à un nourrisson qui bave dans le panier…
Profondeurs
Le mythe de la discothèque ouverte en plein jour dans un quartier industriel. Grand soleil, les hommes sont au travail, la ville à son rythme, mais les milieux interlopes ont des domaines réservés où sévit la débauche: on voit cela dans les films américains. La porte poussée, la nuit se fait que seuls divisent les stroboscopes. Dans des canapés avachis des maffieux titillent de putes ivres en se gorgeant de wyskie. Sauf qu’il y dix ans, arrivé à Marseille par le route Napoléon, imbibé et fourbu, j’ai atterri avec Lejuif dans la cuisine d’une pizzeria, nous avons mangé avec le personnel de cuisine et après avoir fini un bouteille rangée dans le coffre, nous avons pénétré en milieu de matinée dans un local souterrain où un orchestre nègre jouait du jazz et là, cinquante personnes indifférentes à l’heure festoyaient nues sans intention visible de regagner les surfaces.
Gala
Gala ne répond jamais aux questions. Si je me tenais devant une porte et que je lui demande, “est-elle ouverte?”, elle n’hésiterait as à dire:
- Là, n’est pas la question.
Avant d’emmancher un discours longitudinale et infini. Pour un rationaliste, un angoissé, un maniaque, pour l’homme que je suis, c’est un cauchemar, mais les hommes vivent — c’est bien connu — aux dépends des cauchemars qu’imaginent les femmes dont ils sont les amoureux. Et à l’avenir — lequel dure et brusquement s’interrompt — elle n’hésitera pas à m’objecter, morte:
- Enfin, que veux-tu dire? Tu vois bien que je suis là!
Second couteau
Ce banquier avec qui je fais des exercices en soirée. Deux ans de fréquentation en vestiaire. Et les douches après l’effort: censées rapprocher les hommes. Ce soir nous bandions nos poignets et nos phalanges dans le souterrain avant de cogner. Il est fuyant. A la limite de l’inquiétude. Ma courtoisie comme ma familiarité nient ses repères. J’ignore quels sont les siens — je les devine. Imaginons qu’il soit peintre. Imaginons qu’il soit démiurge, que le monde un instant lui soit à charge — et il est jeune, beau, solide, sérieux — nous procéderions tous, en litanies, vers un horizon figé (mais peut-être est-il au meilleur de son expression dans ce rôle de second couteau…)
Pathos
Cet échafaudage que forme la société tient du miracle et de la médiocrité. Mais les parts sont inégales. Le miracle est de l’ordre du rachat, de la dignité volontaire, une sorte de honte noble: les plus braves d’entre nous s’occupent de sauver les apparences… Quant à la médiocrité, elle est réelle, terrestre, humaine, elle a un nom: inféodation. Ce qui est dit vrai est vrai et s’y conformer c’est embrancher pour la vie un chemin vertueux.