Le monde est pour lui comme une antichambre de l’hôpital.
Phoque-silure
Dans la cuisine, avec de l’eau jusqu’au ventre, je fais patienter un phoque-silure. La gueule ouverte, le pelage lustré, la bête a de grands yeux suppliants, elle a faim. Descendue au garde-manger en matinée, ma mère n’est toujours pas revenue. Faute de nourriture, une attaque est à craindre. Nous communiquons par le regard. Je témoigne ma compassion à la bête en lui caressant le dos. Enfin, n’y tenant plus, je pars à la recherche de ma mère. Montée sur une échelle, elle range des boîtes de conserve.
- Donne ce que tu as, où je vais y passer!
Le Chinois
A Genève, pour un rendez-vous avec Gala qui me vaut une immersion dans le passé proche. Le rendez-vous pris en matinée, nous sommes encore atour d’une table, le soir, à l’heure de l’apéritif, dans le quartier de Montbrillant où, de bar en bar, je tombe sur les copains de l’époque de l’Usine, mais aussi d’anciens squatters, camarades d’occupation, militants, employés afficheurs, rockers — un musée s.
- Tiens, tu étais où? Il y a longtemps que je ne t’ai pas vu, me dit Rada.
En vacances ou en week-end, pourrais-je lui dire, mais il devinerait que je me fiche de lui; pour autant, il semble incapable de dire pendant combien de temps j’ai été absent: en l’occurrence dix ans. Quant à moi, je souviens à l’instant de son prénom et de son existence: il se tient en effet ce soir au même endroit qu’il y a dix ans, au fond, à gauche, près de la porte de l’Ecurie, dans la salle à boire de la buvette des Cropettes. Jetant un oeil à la ronde, puis dans le miroir, je nous regarde tous, vieillis, comme si, de la scène principale, nous étions désormais en coulisse, avec un décor inchangé, si ce n’est qu’il n’y a plus de public, l’actualité s’étant déplacée. C’est alors que je découvre au comptoir de la Buvette (dont le service est assuré par l’indétrônable Luis-Miguel) Michel le Chinois. Portant une chemise blanche et une veste de costume noire, coiffé, le teint frais, il me serre dans ses bras. Je lui désigne Gala. Il s’avance, l’embrasse, insiste pour payer la tournée, abandonne sur notre table son verre de Chartreuse, revient avec trois bières, écluse la sienne, repart au bar, revient. La conversation peut enfin commencer. Gala est volubile. Je ne suis pas en reste. J’interroge Michel. Sur un ton parfaitement maîtrisé, dans un français irréprochable, il parle pendant cinq minutes. Nous le fixons désemparés: rien de ce qu’il dit n’est compréhensible. Peut-être a‑t-il deviné notre gêne car il s’interrompt. Pour sauver les apparences, je lui donne la répartie. Il nous considère, ouvre la bouche, vois que c’est à son tour de parler et repart sur les mêmes inepties mêlées de références à la philosophie, aux mathématiques et à la poésie avec citations latines et tout un lexique d’invention propre (le lendemain, ayant dormi au bureau, j’arrive à la Buvette avant Gala et trouve Michel sur le même tabouret, dans le même état).
Paramètres
Espace, nombre, temps, conditions de la liberté. Un nombre suffisant d’individus sur un grand espace pendant un temps assez long pour permettre l’essor des relations, voici la liberté. Situation actuelle: un nombre trop grand d’individus dans un espace insuffisant sur une période de temps accélérée qui bloque tout essor des relations.
Espace
J’admets tirer orgueil de l’idée que je peux inquiéter autrui par la simple annonce d’un acte de pensée. Je dis par exemple, expérience faite ce jour: “je vais écrire cela.” Les récriminations, les mises en garde dont je fais l’objet établissent, à défaut d’autre chose, que j’ai à ma disposition un espace où jouer librement des coudes alors que de façon générale l’espace est adapté aux mouvements d’individus qui sont pieds et poings liés (l’espace étant donc devenu relativement inaccessible).
Etre lu
Ne pas être lu est certes ennuyeux (encore faudrait-il dire en quoi; que signifierait en effet un sportif qui exigerait d’être vu pour trouver un intérêt dans la pratique de son sport?), mais aucunement rédhibitoire. Ce n’est qu’une anticipation de cette réalité: nous ne seront pas lus. De sorte que celui qui s’insurge contre l’indifférence que lui témoignent les lecteurs justifie son acte d’écriture par la réception. Une folie. Ceci revient à dire que si l’on pense, c’est pour être reconnu porteur de vérité.
Energie
L’électricité est une force canalisée. La force libre est du domaine de la nature. Les hommes l’appellent Dieu. L’homme auquel on soustrait sa force est exclut de la vie, il survit dans la durée animale. Ses énergies sont capturées par un système de combustion et brûlées en vue d’atteindre un but supra additif où, en tant qu’individu, il ne compte pas: sur le versant théorique, ceci a pour nom idéologie; sur le versant pratique, ceci a pour nom totalité. Ce régime d’emploi des énergies de l’individu est historiquement cyclique.