Au courrier, lettre du préfet concernant le retrait sans permission d’Aplo de l’école valant ordonnance pénale. Elle commence par ces mots: “Tout d’abord, j’observe que cette ordonnance pénale est définitive et exécutoire dans la mesure où vous n’y avez pas formé opposition…” Il est vrai: je me suis contenté de dire que jamais plus je ne répondrai aux demandes ni à l’écrit ni à l’oral. En d’autres termes, il n’y a qu’une façon de dire “non”, c’est de former opposition, c’est-à-dire d’entrer en procédure. Dire “non” revient à dire “je joue avec vos règles”. Ce qui me confirme que mon approche est la bonne: seule l’omerta peut désorganiser le dispositif en place. La suite du courrier le prouve: “je transmets directement, dit le préfet au Service d’application des sanctions pénales et des prisons (SASPP)…”.
Matinée
Il neige depuis hier après-midi. Ce matin, seule la route est dégagée. Des branches alourdies des arbres tombent des paquets de neige, les écoliers qui empruntent l’allée pour rejoindre le collège de Gambach vont la tête basse et le capuchon tiré jusqu’au nez. A Genève, Gala s’est réveillé de l’anesthésie générale. Elle annonce que l’opération est réussie et m’envoie de la clinique des Grangettes la photographie d’un cèdre enneigé. A l’heure où je me rase et me coiffe, les élèves du primaire déferlent dans le préau et engagent des batailles de boules de neige. La petite cabane de bois qui donne à la hauteur de la fenêtre de la salle de bains, habituellement disputée, est aujourd’hui délaissée. Un des gamins s’extrait du groupe, se hisse dans la cabane. Il s’installe au fond et y reste.
Neige
Il neige. Le concierge que je n’avais plus croisé depuis les fêtes vient répandre du sel. J’allais partir, je remonte l’escalier et lui apporte la bouteille de Terram Helveticam que je lui réservais.
- Oh, un cadavre!
Nous échangeons quelques anecdotes. Sous l’effet du contentement, il semble plus à l’aise qu’à l’habitude, bégaie moins, fait ses phrases en deux ou trois fois.
- Les enfants ne vous gênent pas?
- Les enfants du préau, juste là? Pensez-donc! Ils sont très bien ces enfants!
- Mai les cris, ça ne vous dérange pas?
- J’aime bien les entendre crier. Non, ça ne me dérange pas!
Alors le concierge, poursuivant son idée:
- Parce que sinon, il faut leur jeter une bouteille dessus. Mais attention, ne laissez pas vos empreintes sur le verre parce que les flics, ils vous retrouvent, n’est-ce pas?
Souvenir d’un paysage qui n’existe pas
Par quel hasard ce paysage de montagne avec ses chemins et une mémoire précise de la randonnée que nous y avons effectuée peut-il m’apparaître tout à coup, en image, alors que je tiens les yeux fermés depuis plus d’une heure, cherchant le sommeil, et ceci, couplé au fait que je sais aussitôt, pour le reconnaître, qu’il s’agit d’un paysage qui n’existe pas, que jamais je n’ai parcouru et qui un jour m’était déjà apparu en rêve ? D’ailleurs, je me souviens avoir alors tenté de l’identifier en évoquant un lieu de petite montagne situé au-dessus du plateau de Vanchy, près de Bellegarde, que j’empruntais parfois à pied pour gagner la station de ski de Menthières. Mais, bien entendu, demander de quel type de hasard il s’agit, est insensé: il n’y a qu’un hasard et il résiste à toute enquête, d’où le sentiment récurrent d’avoir affaire à une conscience au fonctionnement énigmatique que des forces qui défient la raison tiennent sous son emprise.
Dimanche
Lumière éclatante ce dimanche. A l’heure où les cloches des églises appellent à la messe, des panaches de fumée montent dans l’air glacé au-dessus des toits de l’Albertinum. Au pied de l’immeuble, l’herbe est cartonnée de givre et, saisi par le froid, les vitres de l’abri vélo sont opaques. Gala a repris le train pour Genève hier. Elle entre en clinique aujourd’hui pour une seconde opération.
Chongqi
Une carte sous les yeux, je cherche quel itinéraire je pourrais suivre pour me rendre en Chine depuis Bangkok. J’affiche sur l’ordinateur des photographies des villes de Kunming et de Chongqi. Cette dernière est bâtie sur une presqu’île. Son centre possède de hauts buildings qui évoquent les centres des capitales américaines. Toutefois, les formes et les rapports sont différents. La construction la plus ostentatoire est composée de plusieurs tours surmontées d’une barre horizontale qui rappelle les portes célestes des temples. De même pour les vues de nuit: les tracés lumineux sont plus organiques qu’en Occident. Or, je suis assis dans mon bureau, au premier étage de l’immeuble de la rue Jean-Gambach, sur la colline du Guintzet et je dispose d’une vue sur la colline du Schöneberg et une partie de la forêt du Bourguillon. Bientôt la nuit tombe et le quartier du Schöneberg s’illumine. Du pont de Zaehringen que me cache la pointe de la cathédrale les voitures montent dans deux directions, à l’assaut des collines que séparent les gorges du Gottéron. Se détachant sur le noir, elles semblent suspendues dans le vide. La géographie est abrupte dans cette partie de Fribourg et d’autres phares de véhicules balaient le ciel en hauteur puis plongent dans l’amas lumineux, produisant ce même effet organique qui, sur la photographie nocturne de Chongqi, donne à la ville son aspect oriental. Constatant qu’il existe une voie de chemin de fer datant de l’époque coloniale qui relie Chongqi à Hanoï, je m’occupe de résoudre l’autre partie du problème et prend contact dans la ville thaïlandaise de Mae Hon Song, avec un certain Li, qui annonce pouvoir me faire naviguer sur une rivière à travers la jungle pour rejoindre en trois jours la frontière birmane. je lui donne mes dates et il s’excuse: à la mi-février, le niveau de eaux sera trop bas. Me voici donc en face du Schöneberg, de Kunming et de Chongqi, cherchant à compléter une chaîne de transports à laquelle manque pour l’instant plusieurs maillons.