Marchands ensommeillés des gares de bus, au fond des salles secondaires, intérieures, affalés devant cent paquets de chips. Sur les chaises de plastique, un moine, une vieille chinoise constellée de verroterie et un porteur san travail, la main sur la charette.
Nest hotel
A Lat Krabang, au Nest hotel, au milieu des tortues d’élevage avec, au-dessus de la chambre, le métro aérien. Dans la cour, là où se trouve le bar et le carré de poissons rouges, des Norwégiens accompagnées de gentilles prostituées prises a Patthaya. Ils se baignent sur le parking (la piscine est surélevée), commandent des boissons sucrées pour les filles, de l’alcool pour eux. L’un d’entre eux, à l’écart, appelle chez lui. Je l’entends demander:
- Qui est à l’appareil?
Doha 3
Sur les pistes d’envol, le A320 ressemble à un jouet. Le vol suivant me rappelle aux réalités de la société de masse. Les portes pour l’Asie, Hanoï, Kuala Lumpur, Tokyo, sont regroupées dans une aile de l’aéroport, mille voyageurs s’entassent là, européens, majoritairement nordiques, mais aussi slaves et des musulmans, en cohorte, emballés dans leur tissu, égarés, surtout javanais. A bord, un siège à côté d’un couple d’Anglais aimable et corpulent. Je leur montre la pilule que je vais avaler et j’avertis:
- Si vous devez vous lever, poussez-moi! Me réveiller est impossible.
- Nous n’aurons pas à sortir, répond le monsieur.
J’enfonce alors mes tampons, relève mon tour de cou, cale le masque de sommeil sur mon nez et me couvre la tête d’une couverture. Je me réveille trois heures plus tard pour le repas, me rendors après le café, me réveille à l’annonce de l’atterrissage.
- Vous travaillez en Asie? Fait la dame.
Passagers
A Cointrin, enfin, le sac sur une chaise, les mains sur la table du bistrot de la porte 3 où l’on peut consommer de la bière pression en canettes, d’authentiques canettes à anse, cette femme élancée et digne, accompagnée d’un homme, digne, tassé et beau, qu’elle sert:
- Que veux-tu?
Elle est devant l’assortiment, son compagnon doit donc parler par-dessus son épaule:
- Un ramequin.
La femme, revenue à leur table.
- Il n’y a que des quiches.
- Ah.
- Oui, ce sont des quiches.
- Eh bien, une quiche.
La femme la lui apporte dans une assiette, puis lui apporte un café, le sucre et le brasse. Dans la conversation, elle s’exprime en italien, en allemand et en français. Mais le choix de la langue n’est pas indifférent. Il est fonction de ce qu’elle dit. De la nature de ce qu’elle dit. Si elle réprimande son compagnon par exemple, elle le fait en italien. Plus tard, lorsque l’homme se lève pour aller, je suppose, aux toilettes, sans l’ombre d’un sourire, elle lui dit:
- Tu reviens, hein?
Photos
La veille du départ, alors que je viens de lire le plan de vol, constatant que le départ a lieu l’après-midi et non, comme je le pensais, le soir, alors que j’organise dans huit sacs les mil six cent affiches destinées aux tournées qui se feront en mon absence, alors qu’un client exige une liste d’adresses en communes et qu’il faut encore faire répéter à Aplo sa leçon d’histoire sur la montée du nazisme, Gala me presse de monter en voiture pour aller dîner aux Trois tours, restaurant luxueux sur la colline du Bourguillon où elle a réservé une table pour fêter les quatorze ans de notre rencontre, et, auparavant, insiste pour prendre des photos de notre couple, pas une photo, trois, six, douze, répétant à Claude à qui elle a mit sa tablette entre les mains:
- Encore, encore! Je veux qu’on nous voie ensemble! Alexandre ne prend jamais de photos! Quatorze ans de vie commune et nous n’avons rien!
Chine
A Berne, en quête d’un visa pour la Chine. Le temps est glacial. Place de la gare, je m’efforce de trouver ma destination sur le plan qu’affiche les distributeurs de tickets du réseau de tram. La ville est belle, grise. Charme massif des pierres. Passant le pont sur l’Aare, je constate que je n’ai jamais pris la peine d’explorer Berne. Sur les berges de la rivière, des coureurs couverts de bandelettes à la façon des momies, sous les arcades anciennes, attablé à une terrasse, deux dames qui prennent le café et fument. Scène étrange qui choquerait un méridional. Il fait — 3. Descendu Brunnerstrasse, je pars dans la mauvaise direction et, conformément à mon habitude, persiste. L’alignement des chancelleries d’ambassade m’y engage. Puis je tourne le plan et change de direction. Derrière une église, la ruelle que je cherche. Une grille de sécurité à mi-hauteur. Elle est ouverte. Aux hampes, dans les jardins, des drapeaux de plusieurs pays. J’aperçois celui de la Chine. En face, dans des locatifs, les Suisses ont hissé le drapeau suisse. Dans une cabine, un militaire. Une femme. Je lui souris. Elle me salue. Je la salue. Je suis devant le drapeau chinois au moment où coulisse une barriére géante dans un bruit d’huile. Un pas en avant, me voici dans la cour. D’une Mercedes luisante, s’extrait alors un Chinois. Il se précipite, demande ce que je veux en Allemand. C’est l’ambassadeur, je suis dans sa propriété.
- Zuruck und links.
Par une ruelle qui longe un mur de façade. Si je tends le bras, je touche de l’autre côté. Leur consulat est enfoui dans un repli de la ville. Une échappée entre deux bâtiments m’amène toutefois à vérifier une paradoxe: il est immense. Ne doivent y accourir que les plus opiniâtres. Ceux qui vont seuls. A ceux-là le site de la délégation singifie qu’aucun papier ne sera délivré par la poste. Sinon, qu’ils s’adressent à une agence. Un tourniquet, une cloison de double vitrage, une salle, et au fond de la salle, un guichet derrière son vitrage.
- Non ce n’est pas possible.
Me voici renseigné. Or, je n’ai pas posé ma question. Quan je la pose, la fonctionnaire, tout en parlant à sa voisine qui s’esclaffe, confirme:
- Billet d’avion, confirmation de l’hôtel. Tous les hôtels, tous les jours.