La Californienne, au pied du New Hotel, trois cent chambres, une piscine vide et les draps qui sèchent sur la pelouse:
- Comment? Vous n’allez pas voir les tribus? Mais que faites-vous ici? Nous sommes en pays Mong! Mon mari et moi avons visité treize villages! Des costumes, des danses, des couleurs!
- Et comment avez-vous découvert ces villages?
- Nous avons pris une agence aux Etats-Unis qui a un guide à Rangoon lequel prend un guide local pour chaque destination.
Tribus
Kyaing Tung 2
Sur des chaises basses, minuscules, colorées, pour enfants, devant un plat de riz et une bière Myanmar. La terrasse, organisée sur chape brute, éclairée par des néons suspendus aux arbres, donne sur le lac. Un restaurant chic. Les consommateurs arrêtent leur voiture avec ostentation, font jouer les phares. Puis toute la scène replonge dans le noir. Le service est assuré par une Chinoise au faciès de papier mâchée convaincue d’avoir décroché le meilleur boulot de la place. Passent alors sur le quai de poussière un paysan et ses deux filles. Les gamines ne sont pas plus grosses que des pastèques. Le panier de rotin que porte le père est sanglé à son front. Les trois vont pieds nus, l’air hirsute. Le paysan regarde devant lui, l’attitude craintive. Si je passais en sandales devant le Ritz lorsque les chauffeurs mettent le contact aux limousines, j’aurais la même attitude.
Terrestre ( suite)
Alors, le Malais compose un numéro sur son téléphone.
- Un de mes amis va venir vous voir.
Et tout le monde se disperse. Un quart d’heure plus tard, un homme coiffé d’un casque bleu fait son entrée dans le vestibule. Il me demande où je veux aller.
- Je paierai.
Alors, il compose un numéro sur son téléphone et me met en conversation. A l’autre bout de la ligne, dans un anglais irréprochable, une femme me dit:
- Je suis sur la route, je vous rappelle.
Elle rappelle. Et sur un ton qui n’admet pas la réplique, elle déclare:
- Il faut prendre l’avion.
- Vous êtes sûre?
- Demandez au bureau de l’immigration.
- Je la soupçonne d’être le bureau de l’immigration.
Pour le sport, je la relance une dernière fois:
- Où est-ce?
- Mais où êtes-vous? Vous n’êtes pas à la frontière?
Terrestre
Le buffet du petit-déjeuner. Des toasts crus, du café refroidissant, du beurre fondu: il n’y a pas d’électricité. Il y a la wi-fi. Dans tous les hotels, il y a la wi-fi. Elle ne marche pas. Ce n’est pas un problème technique. Je retrouve dans le vestibule des voyageurs que j’ai croisé sur la route hier. Une famille de neuf personnes. Des Chinois de Kuala Lumpur. Ils ont dû laisser leurs passeports au poste de Taichilekh. Ils rendent visite à un parent. Ils ont dû déposer de l’argent.
- Nous quitterons le pays par le même chemin, explique fataliste le père de famille.
J’évoque mes visites de la Malaysie. Nous sympathisons. Profitant de ce qu’il parle la langue du chauffeur, un local, je me renseigne sur la route pour Mandalay. Quelques minutes plus tard, dix personnes discutent l’affaire. Le Malais questionne le chauffeur qui appelle la réceptionniste. Celle-ci appelle sa collègue qui va chercher le cuisinier (celui qui s’occupe des toasts). Tous ont la même réponse:
- Par la route?
J’insiste: pas d’avion, à Mandalay par Taungyi.
Les explications viennent peu à peu: il n’y a pas de route. Il y a une route mais elle est difficile. Elle est fermée. Personne pour dire: c’est interdit aux touristes. Je continue d’insister, puis je donne une information.
- Il y a un bus.
Voici le cuisinier et les réceptionnistes soudain silencieux.
- C’est très long.
- Peu importe.
- Très très long.
- Oui (cependant, je fais un rapide calcul de ce qui m’attend, le bus ayant roulé entre Tachileik et Kyang Tung à une vitesse moyenne de 30km/h).
- Au moins dix heures de route.
- Parfait.
Kyaing Tung
Ce vendredi, au coucher du soleil, seul touriste dans la ville. Sur les collines, des temples avec leur stupas, devant ma table de fer, un quai de poussière puis l’eau paisible d’un lac dont on fait le tour en un quart d’heure. Je commande une Gar de Myanmar. La serveuse apporte un litre de bière. Il fallait comprendre “jarre”. Les enfants me disent bonjour et rient; les adultes voudraient se retourner; ils passent, le port de tête droit.
Territoire
Hameaux de bois et de paille le long d’une rivière. La plupart, distribués contre la route. Un seul, pendant les cinq heures passées a traverser la campagne, étagé sur des rizières en terrasse avec au sommet un temple. A l’étape, deux heures après le départ, je demande où nous allons à un étudiant qui baragouine l’anglais. A Kyaing Tung. Avec un dollar, j’achète de la pastèque et de l’ananas. J’ai oublié de changer de l’argent.