Fin

A cer­tain moments, j’en­trevois la fin de ma vie. Une posi­tion dans le temps et l’e­space, accom­pa­g­née de sen­sa­tions et de sen­ti­ments, définie par une grande immo­bil­ité. Cela me ras­sure. Le chemin qui y con­duit devient chemin.

Distance

Cer­tains voyageurs pensent que le fait de se ren­dre dans un pays étranger leur per­me­t­tra de se tenir à dis­tance de leurs prob­lèmes. Jamais cela ne m’est apparu vrai. Ni dans l’or­dre intime ni dans l’or­dre de la société.

Poissons-zèbres

Levé après dix heures de som­meil, j’en­tre dans la mer. Aus­sitôt, je suis entouré de cent pois­sons. Ce devait être ain­si avant que la nature ne cède à l’homme.

Football

Per­ver­sion de ce jeu, le foot, désor­mais imbé­cile. Les enfants du monde entier por­tent des mail­lots de joueur qui font con­naître le nom des pays qui ont acheté les clubs, pays qui prô­nent le total­i­tarisme, l’esclavagisme, la reli­gion et la torture.

Ile

Ile de Wey. Trois ans­es de sable blanc, des eaux turquois­es, un lit de bois dans une cabane sur pilo­tis. A l’hori­zon, des îlots verts. Des bancs de pois­son qui filent lorsqu’on entre dans la mer et deux familles pos­sédées par le génie de la cuisine.

Wey

Ile de Wey. Trois ans­es de sable blanc, des eaux turquois­es, un lit de bois dans une cabane sur pilo­tis. A l’hori­zon, des îlots posés sur l’hori­zon comme des cha­peaux. Des bancs de pois­son filent lorsqu’on entre dans la mer.

Programme de la journée

Instal­lé depuis trois jours dans une cabane. Le pro­gramme de la journée: au réveil, marcher jusqu’à la mer et nag­er. Ensuite, déje­uner d’œufs et de toasts, de fruits et de yoghourt, de café. Ecrire et lire. Autour de midi, pren­dre ses dis­tances: des groupes de vis­i­teurs chi­nois et russ­es sont débar­qués de bateaux rapi­des pour des par­ties de pique-nique. Au plus fort de la chaleur, faire la sieste. A dix-sept heures, sport: étire­ments, force, enchaîne­ments de Krav-Maga. Enfin, au couch­er de soleil, ren­dez-vous sur le pon­ton pour pren­dre l’apéri­tif puis dis­cuter de l’ar­rivage de pois­son afin de savoir chez quelle famille pren­dre le repas du soir.

Foule

- Non, me dit la Thaï, les cabanes sont occupées, je n’ai rien. Allez donc voir au débara­cadère, peut-être que l’autre famille a un lit.
J’emprunte le sen­tier en sens inverse et retourne à la table où je me suis tenu en attente depuis mon arrivée à Wey, buvant de la bière.
- Aujour­d’hui, nous n’avons pas de place, me dit la mère de famille. Allez voir par- là…
Je chausse mes san­dales et pars dans la forêt. Sen­tier étroit, dévoré de racines. Un pan­neau aver­tit: ser­pents et scor­pi­ons. Je pari­erai qu’on en voit pas une par année. A mi-chemin, je croise Crank. Il est assis sur un rocher, envelop­pé dans une servi­ette de bain.
- Alors?
- Rien.
- Va par là, il y a une troisième famille. Per­son­ne ne va par là. Enfin, pas les gens bien. Mais tu reviens demain matin, à l’heure ou le bateau quitte l’île, et tu deman­des à nou­veau une cabane,

Bateau

Sur la jetée, une femme aux cheveux longs, aux longues jambes, mange une soupe. Plus loin, une musul­mane grille des filets de pois­son sur une demi-ton­neau de braise. Deux hommes jouent au Mahjong torse nu. Tout cela dans une atmo­sphère abstraite. Je fais quelques pas. Un navire mil­i­taire au canon bâché de noir est amar­ré en bout de jetée; debout devant les piles, des paysannes de la mer descel­lent au couteau des coquil­lages. La côte est semée de palmiers, c’est marée basse et les plages mon­trent un sable couleur rouille. Inutile de pos­er une ques­tion en anglais. Mieux vaut atten­dre qu’on me demande ce que je veux. D’ailleurs, si le bateau est bien à 16h00, je suis en avance. Je pars en prom­e­nade. A mon retour, même ambiance. La femme aux longues jambes a dis­parue, les joueurs dor­ment allongés sur un banc de pierre. Je fais une autre prom­e­nade. A mon retour, je décou­vre un yacht aux lignes épurées. Un blanc est en train de négoci­er son bil­let avec le marc­hand de soupes. Il est soulagé que je veuille aus­si me ren­dre à Wey. Le cap­i­taine ne fait pas le détour pour un seul pas­sager, m’ex­plique-t-il. Nous parta­geons les frais.
-Vous êtes déjà allé à Wey?
- Non.
L’homme est grand, large, il a le men­ton car­ré, les cheveux en brosse. Il est Hol­landais Je remar­que sa mon­tre.
- Une Braun? Comme la mar­que d’élec­tromé­nag­er?
- Steve Jobs aimait beau­coup le design de leurs frigidaires. Mon nom est Crank.
On nous embar­que alors avec douze Thaïs sur le yacht. L’as­sis­tant dis­tribue des gilets de sauve­tage. Mieux vaudrait dis­tribuer des tam­pons: les deux moteurs qui propulsent le bateau font un bruit d’u­sine. Il faut dire qu’il sont effi­caces: un heure plus tard, nous accos­tons un pon­ton de planch­es.  Crank me hisse.
- Tu sais où dormir?
- Non.
- Alors il faut que tu ailles par là.
- Tu restes com­bi­en de temps dans l’île?
- 80 jours.
Et il dis­paraît dans la forêt.
J’emprunte un sen­tier qui amène à une plage bor­dée de palmiers. Dans leur ombre, en retrait, une cabane à ciel ouvert. La chaleur est écras­ante. Un Thaï bal­aie le sable. Je lui demande que faire? Il me fait signe qu’il ne faut pas par­ler et indique une pan­neau accroché à l’en­trée de la cabane: “16h00-18h00 repos”

Taxi

Je me ren­seigne. Il y aurait un bateau à 16h00. Le taxi m’embarque sur le pont arrière. Sta­tion­nés place du marché, ces taxis col­lec­tifs char­gent jusqu’à dix per­son­nes sur leurs ban­quettes lon­gi­tu­di­nales, mais leur horaire de départ, soumis à la demande, est aléa­toire. Je pars donc seul. Le chauf­feur est jeune, gom­iné, il porte la chemise. Il sent le par­fum. En province, autant de signes de pré­ten­tion. Il démarre et file dans la mau­vaise direc­tion. Nous voici en périphérie, dans une sta­tion-ser­vice. La fille qui fait le plein ne me quitte pas des yeux. Je n’ose plus regarder: chaque fois elle sourit. le chauf­feur m’in­ter­rompt: il demande le prix de la course. Je refuse.
- Pour pay­er l’essence, dit-il.
Je paie. Nous démar­rons. La fille agite la main.
Jusqu’au port, une sec­tion de route droite de vingt kilo­mètres. Plusieurs fois, je crois voir ma fin. Le taxi file une vitesse mortelle. Il me vient à l’e­sprit que le type vient de se faire larguer. Ou plutôt: il a per­du au jeu. Ou encore, il aurait préféré embar­quer 20 ménagères. Que faire? Et si je frap­pais à la vit­re. Elle est obscur­cie. Il ne me ver­ra pas, mais il m’en­ten­dra. Non, cela n’au­rait aucun effet. Me revient en mémoire Bornéo et Java. A bout de nerfs, il m’est arrivé de descen­dre du bus en pleine nuit, sur un bord de route. Nous roulons de plus en plus vite. Lorsqu’une courbe se présente, le chauf­feur dépasse à l’aveu­gle. Dans le fos­sé, j’aperçois trente autels rouge et argent. Pour me dis­traire du dan­ger, je spécule. Que font-il là? Je parie pour un camion qui aura per­du son charge­ment. Pourquoi per­son­ne ne les ramasse‑t il? Super­sti­tion. La présence de tant d’au­tels n’a pas suf­fit à éviter l’ac­ci­dent, dès lors, ces autels por­tent mal­heur. Mieux vaut ne pas les touch­er. (Une semaine plus tard, repas­sant au même endroit dans des con­di­tions nor­males, je com­prendrais qu’il s’ag­it d’une chapelle ardente). Notre vitesse est tou­jours aus­si périlleuse. Si le taxi sort de la route, je serai éjec­té à plus de vingt mètres à la façon des hommes-fusées dans les bande-dess­inées de 1950. Sauf que je ne porte pas de casque. Et ce champignon d’ac­céléra­teur qui sem­ble dépourvu de but­toir! Le chauf­feur enfonce et enfonce. Quand appa­raît la jetée, il enfonce une dernière fois, pile sur les freins devant la rampe de mise à l’eau des bateaux, tourne son taxi. A peine ai-je sauté, qu’il redé­marre sans même baiss­er la vitre.