Millions

Mon­tent à bord de ce train bondé deux hommes dans les cinquante ans qui, à peine assis, ouvrent leurs ordi­na­teurs, allu­ment leur porta­bles, pren­nent en main sty­los et cahiers, puis délais­sant cet atti­rail, par­lent argent. Plus exacte­ment, mil­lions. “Telle mai­son, achetée par mon ami que tu con­nais, a coûté trois mil­lions. “L’autre jour, répond l’in­ter­loctueur, j’é­tais à Gstadt et il y avait dans le jardin, des voitures pour tant et tant de cen­taines de mil­liers de francs.” Et l’autre, surenchérit: “Moi je gère ma argent asi­ni et ain­si, mais il est vrai qu’avec Georges…“
Cepen­dant, nous sommes en deux­ième classe.

Ecriture

Il est est triste de penser que si je bien­tôt je meure, je n’au­rai rien écrit qui vaille; ou du moins, rien de ce que je veux; ou encore, pas ce que je veux. Le vouloir ne fait, hélas, pas lit­téra­ture. Il y faut des con­jonc­tions, une humeur et une solide inspi­ra­tion. Comme dit l’im­bé­cile de ser­vice (qui, à l’im­age du sol­dat incon­nu, est mul­ti­ple): méfie-toi de cette propen­sion néfaste à bat­tre la coulpe du monde à grand ren­fort de con­cepts. “Oui.” Que dire d’autre? La pen­sée doit être tenue. Elle ne doit pas débor­der la let­tre. Et pour­tant, à procéder sans elle, on retombe dans la musique et la musique peut être jolie, même belle, mais n’im­prime pas de direc­tion au monde. 

Oeuvre diabolique

Exi­gence à l’avenir sans écho d’une parole pleine de pen­sée. Sans cela, quelle musique pour le monde? Demeurent les vivants, pour­suiv­ant en spec­tres leur tra­jec­toire vitale, mem­bres d’une société où la qual­ité égale la quan­tité. L’œuvre dia­bolique est humaine. Un pro­grès, sinon achevé, bien commencé.

Opinions

Qu’ils fassent l’ob­jet d’une cri­tique et ils jugent aus­sitôt incer­taines leurs idées et faux leurs actes. Puis ils se ren­gor­gent. Leur par­ti est celui de la vérité, que votre cri­tique dévoie.

Sanglier

“Ma tante, madame de Bedée, qui voy­ait mon oncle manger gaiement son fonds et son revenu, écrit Châteaubriand, se fâchait assez juste­ment; mais on ne l’é­coutait pas, et sa mau­vaise humeur aug­men­tait la bonne humeur de sa famille; d’au­tant que ma tante était elle-même sujette à bien des manies: elle avait tou­jours un grand chien de chas­se hargneux couché dans son giron, et à sa suite un san­gli­er privé qui rem­plis­sait le château de ses grognements.”

Journal

Me con­tenterait que quelques per­son­nes lisent ce Jour­nal d’in­con­sis­tance et se sen­tent par moments accordés avec ce que j’y con­signe. Forme de com­mu­nion par la pen­sée. Non pas dans la vérité, mais par l’e­sprit, à tra­vers la langue et ses pos­si­bil­ités exploratoires.

Visite

Aplo, ter­giver­sant et prenant du retard pour l’en­voi de trois let­tres de demande de stages en entre­prise à qui, en rap­port immé­di­at avec les activ­ités d’é­cole, je dis:
- Si elles ne par­tent pas dans l’heure, tu seras puni et tu n’i­ras pas vis­iter le camp de concentration.

Oeuvre

For­mule pleine de larmes et qui me va droit au cœur: il assis­tait attristé à l’éloigne­ment de son œuvre.

Hermaphrodite

Et Tatlin, s’in­for­mant par une série de mes­sages de mon séjour en Thaï­lande, curieuse de savoir si j’ai ren­con­tré des her­maph­ro­dites. Il y a un an déjà, du fond de ce bar du quarti­er rouge de Ham­bourg, saoule, elle me par­lait de cet her­maph­ro­dite dont son oncle était amoureux dans les années 1970 et qu’elle s’é­tait mise en tête de retrou­ver. Ce qui me ramène à mes soupçons: en serait-elle?

Amour

“[] nous nais­sons tous (les hommes) éper­du­ment amoureux de nous-mêmes. Ce qu’on cherche ensuite, c’est quelqu’un qui nous aimera et à qui nous pour­rons dire: “Je t’aime”, comme on le dirait à un miroir.”, note Julien Green. L’é­trange idée! Aucune­ment mon expéri­ence. J’aime et prend plaisir à être aimé, mais dussé-je ne pas l’être que je n’en aimerais pas moins. La sub­stance de l’amour que je porte n’a rien à faire avec le narcissisme.