De ce que je compte faire les prochains six mois, j’ai tout fixé, y compris le désordre: c’est dire si le besoin est grand d’être rassuré et forte l’envie de me soustraire jour après jour, heure après heure, à la dictée du réel. Avec cela, il y a deux inconnues qui feraient obstacle au flux régulier du temps: Gala d’abord, dont la capacité d’amour et d’égoïsme vaut résistance, d’autre part les projets d’écriture que sont Stabulations et Noria, l’un tout didactique, mais pesant son poids sur une conscience déjà alourdie, l’autre, à l’opposé, exigeant une inspiration primesautière. Sur la ligne d’horizon, autour de décembre, l’espoir de retrouver, pour l’esprit et le corps, la liberté nécessaire.
Histoire
L’histoire n’est pas la ligne du temps mais la conscience possible de ce qu’on est en fonction de ce qu’on a été y compris avant d’avoir été. Si personne n’a vécu dans le passé, personne ne vivra dans le futur. Nous aurons été et nous serons visibles — mais personne ne pourra prétendre nous voir.
Perspectivisme
Tout à l’heure, à la bibliothèque, je reconnais aussitôt sa voix. Ma première réaction: “zut, je n’ai pas envie de lui parler”. Pourquoi? Parce que je n’ai envie de parler à personne. Mais voilà, les livres que je cherche sont dans le même rayon. Je le salue. Un homme sympathique, jovial même. Et gêné. Qui depuis qu’il a échangé préférerait ne pas me connaître. Plus exactement: redoute qu’on sache qu’il me connaît. Ce qui, m’étant passé par la tête et acquérant dans la foulée valeur d’évidence, alors même que je discute m’amène à lui dire sur un ton toujours amical, mais sans qu’il y ait possibilité de se méprendre sur le sérieux de l’intention:
- Tout ça, c’est de la merde!
A quoi, il répond, comme dans un dialogue de sourds:
- Moi, je n’ai jamais été aussi heureux!
Le prisonnier
Je l’emmène au restaurant. Pas n’importe quel restaurant, un réfectoire. Deux cent personnes dînent le long des tables et vont et viennent. Mon plateau à la main, je le devance. Je prends place à une table libre. Il me fait signe que ça ne va pas. Il marche au bout de la salle où il tire une chaise contre un mur, puis se met au ras de l’assiette de façon à être caché des autres personnes :
- Là, je préfère comme ça.
Il m’explique alors comment trafiquer le boîtier de ma Casio pour y couler de l’or de contrebande et me donne des détails sur la façon dont il convient de se comporter envers les autorités douanières du Kivu.
Rencontre
Rencontre avec des résistants à Flumen. Beaucoup moins engagé qu’il ne le sont, mais plus pessimiste, je doute jusqu’au dernier moment: viendront-ils? A l’heure convenue, ils sont là, tous quatre, devant une maison de pierres. Je ne connais pas leur physique, ils ne connaissent pas le mien. L’attitude suffit. Sans hésitation, nous nous reconnaissons. Nous prenons un café en plein soleil. Les premières minutes, aucune opinion politique n’est proférée. Chacun fait, sous prétexte de courtoisie, de la reconnaissance. Trois heures plus tard, au moment de se séparer, le contact est bien avancé. Dans le cours de la conversation, d’innombrables anecdotes sur les pratiques de l’ennemi ont été partagées: elles servent autant à mesurer les nuances idéologiques de chacun qu’ à cerner l’objectif commun.