Dans le film de science-fiction américain Uncanny sorti en 2015, le personnage déclare: “je suis plutôt un artiste comme Van Gogh ou Henry Ford”.
Oberland
Au bout de la piste de l’aéroport militaire, un talus d’herbe rase. Monpère fouille son coffre de Mercedes, trouve une clef, l’introduit dans la serrure. A trois (sa femme nous aide), nous faisons coulisser le pan gauche d’une vaste porte. L’air pue la graisse et le métal. A l’aide d’une torche, je trouve les leviers des plombs au tableau électrique. Les néons grésillent et s’allument. Apparaît une grande salle.
- Un hangar à avion.
Au fond, des armoires fédérales, des meubles, des rangements et une table de travail. Monpère enclenche sa radio des années 1970: la Satellite 2000. Il me tend un pull et une veste (que j’ai revêtue la dernière fois en 1980 à New-York).
- Il fait froid.
Je refuse. Il insiste. Il me désigne le haut d’une série d’étagères.
- Tu vas y arriver? Je n’ai pas d’échelle.
Je cherche des prises et des appuis. Faisant le grand écart entre les deux séries de rangements qui se font face, je grimpe.
- Attention à ton pied, tu es à côté de la porcelaine chinoise!
Naviguant sur la hauteur, je distribue à Monpère des bouddhas viets, des morceaux de décor de théâtre, des cartons à disques, des lots d’obligations des mines de pétrole du Texas, une corne d’éléphant.
Revenu sur terre, je tombe sur le numéro 10 du magazine L’égoïste que j’avais acheté FF. 100.- à Paris devant Beaubourg en 1983. Je feuillette. Wharol exhibant son torse nu balafré de cicatrices, des mannequins en pleine page et dix bébés avec layette: Khadafi, Pol Pot, Adolf Hitler, Bentio Mussolini…
- Nous n’étions pas encore dans le politiquement correct!
- Il faut tout garder, répond Monpère en me prenant le magazine des mains.
Après quoi nous transférons le contenu d’une armoire à clef. Premier tiroir, des objectifs d’appareil photo. Deuxième tiroir, des objectifs.
- Montre cela à Aplo, il ne saurait pas te dire ce que c’est!
Tiroir suivant: des vis, des rivets, des pinces, des tampons.
- Qu’est-ce qu’il y a dans ceux du bas?
- Des sachets… Un truc de transporteur de fonds, non? Dis-donc, c’est lourd!
Monpère se retourne.
- Ah, ça, c’est de l’argent!
Je lui passe les deux bourses. Chacune pèse dans les cinq kilos. J’ouvre des classeurs. Leurs pages compartimentées contiennent des centaines de pièces de collection.
- Beaucoup d’argent, de l’or aussi. Fais-voir!. Ah, ça ce sont des vrenelis!
- Et cette médaille?
- Camerone. La commémoration de la bataille de Camerone. Tous les légionnaires connaissent ça. L’image de la bravoure. 12 militaires d’exception tiennent en respect 4000 Mexicains le 30 avril 1863. Tous meurent. Le commandant avait une main en bois. C’est tout ce qu’on a retrouvé. Elle est dans un musée de Paris. Quand j’étais ambassadeur de Suisse au Luxembourg, je me faisais un honneur d’assister à la cérémonie des légionnaires. De me voir là, avec ces militaires, ça ulcérait les fonctionnaires du Palais fédéral.
Nous déménageons des cartons où Vala, la femme de mon père, croit découvrir un sac à main en cotte de maille qui aurait appartenu à sa mère, puis nous balyons les emplacements qui recevront la semaine prochaine mon déménagement de Fribourg.
- Et puis, ce qu’il y a de bien, c’est que le jour où tu auras un avion, tu sauras où le garer.
Monpère, sérieux:
- Tu ne connais pas un type qui sait percer les coffre-forts?
Il me guide au fond de la salle où il me désigne une armoire pourvue d’une manivelle qui évoque les parois grises du poste de commande dans Le Manitoba ne répond plus.
- C’était à De Régnières, le type que j’ai connu en prison. C’est grâce à lui que j’ai eu le local. Je suis le seul à savoir que ce truc existe. Encore faut-il l’ouvrir…
- Et sa famille?
- La famille de Jean? Quand il s’est retrouvé en cabane, ils l’ont abandonné. Il en est mort. Il était riche.
— Il n’y a que deux sortes de personnes qui ouvrent les coffres-fort, dis-je à Monpère, les voyous et les vendeurs de coffres. Les premiers te volent ton argent et les seconds te dénoncent.
- C’est bien ce que je me disais…
Horizon d’attente
Question passionnante que celle de l’horizon d’attente. Et peu importe si d’autres expressions conviennent mieux pour désigner l’ensemble des possibilités que j’ai conçues et sans cesse je conçois (cet horizon est donc dynamique) en tant qu’espace de projection de mon existence. Ce qu’il faut demander, car nous sommes hélas proche de ce retournement de situation, est: qu’advient-il de l’individu (partant de l’homme) lorsque cet horizon produit par l’individu et pour lui est industrialisé et produit en fonction d’une visée non-individuelle?
Stamm
Ce mardi, après un temps de travail avec C. à qui je remets les clefs du bureau d’Affichage Vert à Fribourg, nous buvons de la bière à la brasserie Beauregard autour de cette splendide table ronde de stamm gravée au nom de la société d’étudiants Der Block der neu-Romania. L’heure de l’apéritif approche. La patronne posant deux cannettes signale:
- S’ils arrivent, il faudra vous déplacez! Mas ils ont fait la fête hier soir, ils sont peut-être fatigués…
Plus tard, comme nous avons bu avec détermination, reluquant en nouvelle fois notre accoutrement:
- Vous êtes des gardiens de prison?
Elle n’a pas tort: depuis trente ans que je le connais, C. est toujours habillé de noir; je porte des bottes militaires, une veste courte, une ceinture à boucle métallique, mes clefs sont retenues par une chaînette latérale.
- Désolé, mais la semaine dernière… dans l’immeuble en face, il y avait une réunion de… de…
- Une réunion du personnel pénitentiaire?
- Oui.
C. me dévisage.
- Je suis au courant, j’ai des copains dans ce milieu.
Voyage aux Bergières
Cet après-midi, à l’Aula des Bergières, pour le spectacle de marionnettes Concertino ma rigolo. Dans les gradins, des petits et des touts petits. Quelques mamans; comme si elles en avaient chacune douze. Dans l’allée centrale, un adulte au visage rougeaud coiffé d’un chapeau feutre, et B., le planteur d’huile de palme accompagné de sa fille thaï. La pièce commence par un jeu sur les objets: les reliques d’un banquet se mettent en mouvement et gagnent le bord de table. Tire-bouchon, reste de spaghettis, serviette déchirée dansent, sautillent et se jettent dans la poubelle. Puis entre les marionnettistes. Ils disputent et, au terme d’un sketch à quiproquos, les marionnettes apparaissent, manipulées à vue. Je ris. Je ne cesse de rire. Au premier rang, un gosse est hilare. Moi de même. Et quand on passe au guignol, avec ses coups de marteaux et ses actes manqués, c’est pire: je m’esclaffe. A peine ai-je le temps de dire à mon ami, auteur de ce spectacle, combien j’ai apprécié, que je me retrouve avec l’homme au chapeau de feutre, le planteur et sa fille (laquelle attend l’heure de son cours d’Aikido) dans le café PMU du centre commercial des Bergières sous une écran plat qui diffuse les courses hippiques. L’homme au chapeau nous parle d’Hérodote et raconte qu’il voyage sur la foi de ce texte vieux de trois mille ans retrouvant parfois des sites mentionnés par l’écrivain grec intacts. L’oasis de Shiva en Egypte par exemple, où, au milieu d’un lac salé, sur un ilôt, jaillit une source d’eau chaude. Ecartant les verres de bière, il nous montre des films réalisés dans cette ville du désert.
- Tu vois, ici en Suisse, le rêve des gosses c’est d’avoir un boguey, eh bien là-bas, c’est la carriole! Regarde cette image: une carriole c’est ce baquet de planches monté sur pneus que les ânes traînent derrière eux. Shanti, c’est la civilisation de l’âne!
Cependant la fille du planteur, quatorze ans, raconte qu’elle a lu Zola et Orwell. Elle nous demande des conseils de lecture.
- Quel est votre livre préféré?
L’homme au chapeau, ennuyé:
- …je ne sais pas… c’est difficile… un livre, un seul… peut-être Sous le volcan?
- Terre des hommes, dis-je… ou alors Paludes de Gide.
Pendant la conversation, je jette un œil au café. Un lieu de misère. J’y venais avec mon grand-père maternel les dernières années de sa vie. Les buveurs qui sont là, chenus, ratatinés, la peau jaune, s’accrochent au comptoir pour éviter la dérive. La serveuse, proche de la retraite, est un portugaise à moustache. Probablement leur seule confidente. Mon grand-père habitait un appartement de petite taille sur le carrefour. Chaque semaine il demandait quand je comptais lui rendre visite.
- Quand viens-tu rendre visite à ton vieux grand-père?
J’y suis allé. Les bibelots, les assiettes, les vases, les rasoirs, tous ces objets usuels, étaient couverts d’une telle couche de poussière qu’ils étaient solidaires de l’appartement. Il est mort peu après.
Maintenant, la fille demande à son père si elle peut avoir une glace.
- Ici, elle ne sera pas bonne, lui répond le planteur.
Il a raison.
Lorsque nous ressortons, il fait nuit. La gamine me remercie pour le livre: je transportais avec moi un exemplaire Fordetroit, je le lui ai offert. Entendre cette gamine d’origine thaïlandaise qui, il y a quatre ans, ne parlait pas un mot de français dire ses impressions suite à la lecture de L’oeuvre et de 1984 m’a ému. Avant de s’en aller, elle me fait une prise d’Aikido: je me libère en expliquant que le Krav Maga enseigne la même prise. Puis nous marchons en direction de Beaulieu avec l’homme au chapeau, un colosse de 1,95 mètre, fumeur, couperosé, autrefois basketteur. Il me raconte l’épopée du voyageur arabe Battuta en Inde à l’époque des grands Maharadjas.
Composition avec forêt
A la tombée du jour, dans la forêt de la Croix. Le dernier soleil mordore les feuilles qui jonchent la piste canadienne. L’un des virages donne sur Fribourg-Sud, un vaste centre commercial éclairé au néon. Je remonte la piste, passe sous les frondaisons, entre dans la pénombre. Au quinzième tour, j’aperçois trois personnes accompagnées de deux cabots d’appartements. Ce sont des promeneurs, ils marquent une pause. Ils parlent, mais à distance. Une distance anormale, trois mètres. J’approche au pas de course. Me parvient le murmure des voix, mais les visages sont invisibles: par hasard, ils se tiennent de trois quarts. Ce n’est pas tout: les hommes ainsi que la femme portent des manteaux gris qui accentuent l’immobilité des corps. Un des hommes a ouvert son manteau pour laisser paraître une chemise blanche. Les chiens sont du même gris que les manteaux. Ils sont assis à une distance anormale de leurs maîtres: trois mètres. Celui qui est le plus éloigné a le ventre blanc. La scène est fixe, étrange. On la dirait composée par Balthus ou Pierre Klossovski.
Début
Assassinats de masse à Paris, 128 morts. La jonction est faite: les cercles financiers ont compris le parti qu’ils pouvaient tirer de l’idéologie islamiste afin d’accélérer le processus de la mondialisation. Voilà plus de dix ans que j’ai choisi mon camp: blanc, chrétien, post-chrétien, national.