Trouvé dans les hauts de la ville, le même centre commercial que dans le Gers il y a seize ans, lorsque je meublais la maison avec soin et passion. Donc je recommence des listes, mélangeant le nécessaire, l’utile et l’inutile, le savon, la confiture, un cactus, une radio, des oranges, une peau de zèbre.
Boé
Invisibilité
Enfin l’invisibilité. Nul ne me connaît et je ne connais personne. La langue n’est pas la mienne, les comportements, les mœurs sont autres. Le paysage que j’ai sous les yeux n’existe pas en Suisse. La boîte aux lettres ne comporte pas mon nom. Organisés par chiffres et lettres, les appartements sont anonymes.
Deuxième bureau
Encore un bureau, celui de Genève. Matelas jeté au sol. Il pleut. Le plafond est percé de fenêtres à bulles. Elles donnent sur le toit. Les gouttes martèlent. Un documentaire sur le rachat des terres agricoles dans les pays de l’Est : remembrées, collectivisées et gérées par des fermes d’Etat sous le régime communiste (expropriation des petits paysans), elles sont aujourd’hui revendues à des fonds d’investissement constitués en sociétés anonymes (seconde expropriation). Puis je range l’ordinateur et je vérifie une dernière fois mon déménagement : un vélo dans son carton, une valise, un bagage de cabine- je m’endors. Réveil à 5h30. Il pleut. Le taxi est à l’heure, mais le constat est fait : trop grand le carton du vélo. Le chauffeur s’encourage : « on va y arriver ! » Pour lui faire plaisir, je pousse, mais c’est peine perdue : la chose est mathématiquement impossible. Pourtant, la veille, au standardiste de la compagnie, j’ai précisé : « ne pensez pas vélo, pensez carton ! » Celui-ci, routinier : « oui, il vous faut un break ». Moi : « Non, ça ne suffira pas. Mettez plus grand ! » Après avoir admis que la compagnie disposait de deux véhicules spéciaux, le standardiste m’envoie un break ! Le chauffeur s’excuse. Il envoie un message radio, me confirme qu’un collègue va venir. Je sors dans la rue pour ne pas manquer le collègue. Il pleut. L’heure passe. Trois quart d’heure avant la fermeture de l’enregistrement de mon vol pour Malaga. Je n’ai pas pris de casquette. Mon crâne ruisselle. Imaginons que j’aille chercher la casquette : le taxi passe, je manque l’avion. Y a‑t-il un couvert ? Non. Pas de toits, pas d’avant-toits. Rien que des façades à l’aplomb. Du géométrique, du sécuritaire, et la pluie. Puis la voiture. A peine plus grande que la précédente. Premier essai, le carton ne passe pas. Je force, il passe. Nous démarrons. Me voici à Cointrin, à l’extérieur, niveau départs. Le carton est si lourd que je ne peux le porter seul. J’attrape un chariot. Je hisse le carton. Il est plus large que la porte coulissante. J’envoie valser le chariot. Je me place derrière le carton et le pousse comme on ferait d’un mulet qui refuse d’avancer. Cependant, il me faut avoir à l’œil mes deux valises restées à l’extérieur. Quand j’atteins le guichet, j’ai l’air d’avoir couru un demi-marathon. L’hôtesse met le carton à la pesée. « Vous avez droit à trente-deux kilos », annonce-t-elle. Je consulte la balance : il en fait quarante. Elle désigne un coin de mur :
Mettez-vous là-bas !
Me voici dans le coin avec mon problème : il me faut alléger le carton de huit kilos. La valise ? Impossible. Pleine comme un œuf (quarante-sept livres) et à la limite du poids autorisé. En revanche, le bagage de cabine… Il contient des habits. Oui, mais que retirer de lourd du carton ? Les patins à roulettes ? Trop volumineux pour le bagage. Des habits ? Trop légers. Des outils ? Va pour les outils. Et une godasse. Un patin, tout de même. Essayons. Ou alors le sac de couchage. L’hôtesse surgit :
L’avion va partir.
Je tasse, compresse et force. Cette fois, marathon complet : je ruisselle.
L’hôtesse enregistre la valise et propose d’y ajouter le bagage à mains, puis elle nous amène, moi et mon carton, vers un tapis réservé, celui des bagages spéciaux. Trop large. Le carton ne passe pas.
Suivez-moi, nous avons le guichet no 90.
Quelques minutes plus tard, à l’autre bout de la halle, le préposé à la sécurité :
Le syndicat refuse ce type de carton, il est hors-gabarit. Si je leur envoie ça, il restera sur le tarmac. Vous pouvez le raccourcir ?
J’avais prévu un cutter et du scotch, lui dis-je, mais ils viennent de partir dans mes bagages.
Le préposé ouvre des tiroirs, trouve un couteau, je découpe ; il reparaît avec du scotch, je consolide.
Suivez-moi, fait l’hôtesse, nous retournons où nous étions.
Et je retraverse la halle en poussant mon carton.
Et soudain, je suis dans l’avion, à discuter avec un commissaire-priseur de la maison Christie’s, un monsieur sobre, élégant, qui me dit :
Oui, à Marbella, pour jouer au golf. Bien sûr, transporter l’équipement, c’est ennuyeux, surtout que la semaine prochaine je joue à Crans-Montana et à Miami.
Arrivé de l’autre côté, à Malaga, j’entasse sur un chariot, un chauffeur de taxi me fait signe, il embarque le tout, m’annonce un prix important que j’accepte et aussitôt se met à me raconter son histoire, tout en répétant, à intervalle régulier « mon nom, c’est Pépé, je dis ça pour le cas où vous auriez besoin de moi, Pépé ! » :
Un veille voiture, mais grande, vous avez vu, il n’y a plus de grandes voitures à notre époque. Mais attention, il a fallu acheter la licence. J’ai été licencié, vous comprenez. Le patron a fait faillite. C’est cher une licence. Les autres, je sais pas, mais moi j’ai payé soixante mille, alors je travaille entre dix et douze heures par jour, ensuite je donne le taxi à mon fils, lui ne veut pas faire plus de huit heures, comme ça la voiture a une heure pour refroidir.
Bureau
Dernières nuits dans l’arrière-boutique du magasin de Lausanne. Le quartier sous-gare a autant de qualités qu’un village en pain d’épices dans lequel on aurait disposé des personnages du folklore mondial. Pas une personne qui ne joue un rôle. Avec cela, un faisceau serré de règles et un degré d’auto-satisfaction qui cache mal chez les derniers Suisses une profonde misère psychologique. J’évite de sortir le jour. Tout de même, il me faut aller chercher du pain. Un homme achète une tartelette. Elle est petite. Il tend une pièce de 5 francs à la boulangère. Sa tartelette est de la même taille. Il ferait bien de la manger des yeux avant de l’engloutir s’il veut en avoir pour son argent. Sur le trottoir, un mendiante rom écroulée. Son contrat, demeurer là, en charpies, du matin au soir, moyennant quoi le maquereau la reconduira à la fin du mois dans sa campagne roumaine avec 500 euros en poche (il garde les aumônes). Une habitante âgée du quartier s’avance canne à la main : « ma bonne dame, il fait trop froid, il ne faut pas rester dehors ! » A l’angle de la rue, un nouveau restaurant, des Sushi. Le chantier, démarré il y a un an, s’achève. Hiérarchie du travail en temps d’accumulation accélérée : les manœuvres sont Bulgares et Polonais, les contremaîtres Portugais. Jeudi, ils ont remballé les sacs de plâtre, emporté les brouettes et les pelles. Tout à l’heure, une camionnette d’une société multinationale immatriculée en Allemagne se gare devant le commerce. En sortent deux Asiatiques. Ils portent la toque des cuisiniers. De l’autre côté du passage piéton, le club de sport en salle. Des malabars brillantinés et poudrés discutent devant la porte. Je file avec mon pain par le trottoir de droite. Dans les immeubles cossus du boulevard des médecins vieillissants tiennent cabinet. Ils seront bientôt remplacés par des graphistes, des concepteurs et des étudiants en marketing. A mi-distance, je traverse pour rejoindre le supermarché (cet itinéraire pour éviter l’autre Rom, celui qui secoue de travers un accordéon désaccordé). Le supermarché ressemble chaque jour un peu plus à une galerie d’art contemporain. Le genre de lieux dont on se dit aussitôt entré : « je n’aurai pas dû ». Un coffre réfrigérant de vingt mètres contient la nourriture « prête à la consommation ». Le personnel de bureau viendra se servir à midi cinq. Pour l’instant, ce sont les retraités. Ils cherchent, soupèsent, lisent le prix, reposent. Fruits et légumes brillent sous les néons. Aux caisses, moment d’angoisse ; les clients ont à relever un défi, choisir une file d’attente, s’y inscrire, s’y tenir, éviter le contact visuel avec les autres clients. Le progrès consiste à universaliser ce modèle de société.
Appartement
Quand on me prête un appartement (c’est le cas ces jours, je garde ma fille), j’ai l’impression de me trouver à bord d’une navette spatiale. Baies vitrées entrecoupées de stores, carrelage uni, cuisine évoquant un cockpit dans la salle de bain de l’air propulsé aux ambiances sidérales. Le chat lui-même ne semble pas complètement chat.
Vie
Grande fatigue à l’idée de faire autre chose que ce que déjà je fais. Or, je ne cesse de faire autre chose, de me déplacer, de bouleverser les équilibres, de lever les bras et faire signe pour juger à part moi de ma visibilité. Et puis je me rassure: surmonter cette fatigue est dans l’ordre du vivant, une condition nécessaire. La fatigue est la trace de la détermination.
Monde
La littérature, dans ce qu’elle a de plus grand, est liée à un état d’extrême solitude où le travail par les moyens de la langue devient salvateur en ce qu’il consiste à établir dans l’entourage de celui qui écrit un monde qui originairement, avec cette force de manifestation, manque.
Sens et sang
Dans la neuvième lettre des Lettres persanes, Montesquieu écrit: “Je les hais {les femmes}depuis que je les envisage de sens froid…” Viendrai plutôt à l’esprit “sang-froid” et pourtant, le sens est presque le même. Seul la signification au pluriel, toujours possible, ajoute quelque confusion.