Ces amis avec qui je correspond depuis des années. Craignant désormais qu’on leur reproche de me connaître en vertu de ce que je leur confie, ils renoncent à écrire, ils se taisent.
Jeudi saint
Ciel limpide qui se joint à la mer. Hier, le spectacle des flots sous la lune pleine. Attablé sur la terrasse de mon restaurant habituel, je regarde un cactus géant. Haut comme les façades blanches des villas qui bordent le quai, il remue dans le vent. Avec l’heure qui avance, le trafic se clairsème. Ce soir, le Christ défilera partout dans la ville porté par les encapuchonnés et les fumées d’encens. Le passage du repas au pleur est aussi naturel que le déclin du soleil et la montée de la lune.
Espagne
L’Espagne est incompréhensible, car tout ce que font les Espagnols, ils le font naturellement. Raisonner est inutile. Rien ne donne prise. Cela explique également qu’il n’y ai pas de philosophes. Le névrosé Unamuno et Ortega y Gasset le perspicace étant des cas limite: l’un adolescent attardé, l’autre bourgeois exemplaire.
Mendiant
Comme moi, mais en sens inverse, ce mendiant parcourt à vélo les 12 kilomètres du quai pour venir se poster devant l’entrée du supermarché. Il dispose une casquette au sol puis règle sa radio sur une station musicale, pousse le volume et fait résonner des chansons dans toute la rue. Peu avant la fermeture, il s’avance à la caisse une poignée de sous dans la main et achète des œufs. Ensuite il attend vingt-deux heures. Le gérant sollicite alors son aide pour remiser le grand panneau des offres installé sur le trottoir.
Horloge
Vivre seul et en solitaire est parfois pesant. Il faut occuper tous les moments du jour. L’énergie que cela exige, et la fatigue. Mais la satisfaction d’avoir aboli la course contre le temps est sans commune mesure. A toute heure pouvoir rentrer ou sortir, prolonger une réflexion ou s’endormir est une bénédiction.