La dérive des situationnistes s’oppose à la routine, c’est à dire à l’espace et au temps rationalisés. Elle revendique le monde contre la société. Mais quand Debord évoque avec nostalgie les décors de Paris, ce n’est pas tant à l’évolution urbaine qu’il faut penser — elle est de toutes les époques — qu’à l’imposition d’un monde construit pour la routine et qui n’exprime que celle-ci. L’histoire à laquelle nous sommes désormais confrontés est celle de la succession de ces routines qui chorégraphient les corps et disposent les esprits à réaliser de façon toujours plus adaptée un programme politique mis au service de l’économie de marché. Jusqu’au moment, prochain, où le programme ne donnant plus de résultat, ses ordonnateurs chercheront des solutions dans le monde et s’apercevront qu’il n’existe plus.
Plages
Vingt plages s’étendent de chaque côté de mon immeuble. Il y a celle des chats. Les poissons se méfient, les chiens l’évitent. Il y a celle des touristes, près de la jetée où accostent les bâtiments de croisière. Quand on y voit de baigneurs, c’est que l’eau est trop froide. Celle des kit surfers: leur présence indique qu’on ne peut faire ni kayak ni surf. Quant à la plage protégée par la grotte de la Vierge, les jours où elle est fréquentée, il faut éviter de faire du vélo: le sable vole.
Nous autres 2
“Traitons à l’acide l’idée de “droit”. Les plus sages des anciens savaient déjà que la force est la source du droit et que celui-ci n’est qu’une fonction de la force. Supposons deux plateaux de balance; sur l’un se trouve un gramme et sur l’autre une tonne, je suis sur l’un, et les autres, c’est à dire “Nous”, l’État Unique, sont sur l’autre. N’est-il pas évident qu’il revient au même d’admettre que je puis avoir certains “droits” sur l’État Unique que de croire que le gramme peut contrebalancer la tonne? De là une distinction naturelle: la tonne est le droit, le gramme le devoir. La seule façon de passer de la nullité à la grandeur, c’est d’oublier que l’on est un gramme et de se sentier la millionième partie d’une tonne.” Eugène Zamiatine, Nous autres.
Nous autres
“Je marchais au pas avec les autres, mais, malgré tout, à part des autres. Je tremblais encore de ma dernière émotion comme un pont sur lequel vient de passer, en tonnant, un ancien train de chemin de fer. J’avais conscience de moi. Or, seuls ont conscience d’eaux-mêmes, seuls reconnaissent leur individualité, l’œil dans lequel vient de tomber une poussière, le doigt écorché, la dent malade. L’œil, le doigt, la dent n’existent pas lorsqu’ils sont sains. N’est-il pas clair, dans ce cas, que la conscience personnelle est une maladie?” Eugène Zamiatine, Nous autres.