Reconquête 2


Nuit de cauchemar. Je dors et en dors pas. Peut-être que je dors, mais répé­tant : « ça ne va pas, il faut que je dorme ». La tête à la poids d’une enclume. J’écris trois let­tres à trois femmes, J’écris men­tale­ment, avec soin, avec le pro­jet de retran­scrire le lende­main dès le réveil. Et je songe : il faut la journée s’en tenir aux réso­lu­tions de la nuit. Le matin, je descends acheter une voiture à Oron puis retourne dans l’arrière-boutique. Je con­necte alors mon ordi­na­teur, appelle Gala et lui dis que j’arriverais en gare de Toulon le lende­main à 17heures. Elle se récrie, dit non, dit « je ne peux pas », puis « je n’y suis pas » et « de toute manière, tu ne peux pas dormir chez moi », ajoute « ce n’est pas un homme ». Au bout de deux heures, elle dit : « je déteste Toulon » et viens ! »

Réunion des vivants


Dans un café de Fri­bourg, prenant des nou­velles auprès de C. je maud­is la police dans une affaire où elle agit con­tre la loi et le bon sens, se préoc­cu­pant de ce que ma voiture, immo­bil­isée devant un por­tail de grange sur un ter­rain privé depuis le début de l’hiver com­porte de fauss­es plaques de car­ton. A la table voi­sine, un homme écoute. Soudain, entre une poli­cière. Je m’arrête de par­ler. Elle vient à moi, me salue, demande si je la recon­nais. C’est une belle femme aux yeux ronds. J’évoque un entraîne­ment à Berne. « Pas du tout, me dit-elle, nous avons fait le tour de la ville en novem­bre, vous vous sou­venez ? » Je m’excuse. Nous échangeons deux mots. Elle me quitte et s’assoit à la table voi­sine. Vis­i­ble­ment, l’homme qui écoutait est un col­lègue. Plus tard, je bois au Cor­saire, rue de Lau­sanne. Entre la prime­sautière. Je la recon­nais de dos, l’appelle par son nom, elle m’embrasse. Et quand je sors du bar pour me diriger vers la vieille Ville, un garçon et une fille me rat­trapent, des amis. Tout le monde est là : sen­ti­ment mer­veilleux de per­ma­nence, de vie, de sécurité.

Folie ordinaire


Chez Bukows­ki, l’œuvre véri­ta­ble est l’affrontement des périls dans le cours de la vie.

Choses


Ce qui en Suisse d’abord me frappe, ce sont les choses inutiles. Tant de choses inutiles induisant des com­porte­ments inutiles, l’ensemble telle­ment onéreux.

Bonheur


Ce sourire de pur bon­heur sur le vis­age d’Aplo alors qu’il observe une poule.

Danse


Pense con­tre toi-même : tu devien­dras un pan­tin dont la forme et la posi­tion dépen­dent des forces et des pres­sions extérieures.

Différence


Mon­tesquieu n’aura pas vu la Révo­lu­tion. Comme lui, nous dis­paraîtrons avant que n’éclose dans des mou­ve­ments le change­ment de par­a­digme dont nous avons tous les jours le sen­ti­ment du progrès.

Reconquête


Voilà dix ans que je passe une par­tie de mon temps à con­quérir et recon­quérir ma femme et, que je sache, je ne fais rien pour le per­dre ; elle s’éloigne ; pour s’éprouver plutôt que pour m’éprouver.

Population nocturne


Lun­di, j’avale un som­nifère. Du pont de bateau, j’assiste aux pré­parat­ifs d’une bande de vam­pires prêt à con­duire une attaque. Hier, j’avale le même som­nifère et fais le même rêve, mais d’un point de vue dif­férent : une maquilleuse me grime de noir en exposant mon vis­age au pot d’échappement d’une moto puis me bar­bouille de cica­tri­ces. Elle m’ordonne alors de rejoin­dre les vam­pires du quai. 

De l’invasion


Le prob­lème de l’immigration, me dit-on, c’est que les gens d’ici ont peur. Ils nient, ils se taisent, ils agis­sent con­tre leur intérêt. Soit. Je dirais plutôt que ceux qui n’ont pas peur font tout ce qui est en leur pou­voir pour instru­men­talis­er cette peur à des fins économiques.