Que l’Amérique se divise sur ses lignes de fractures sociales et raciales confirme l’effondrement terminal d’un projet impérialiste qui consistait pour imposer le capitalisme à travers le monde à réduire les individus à une masse moléculaire régie par la physique des économistes.
Futur
Sans les artifices du quotidien, notre vie serait-elle rétrécie? Aux demandants bloqués à la périphérie de notre monde, on fait accroire qu’elle serait agrandie s’ils avaient main sur partie du butin. Mais nous autres, critiques de ce mode de vie et se gaussant de l’être parce que, dans le for, nous le croyons inaliénable, sommes nous vraiment capables de revenir aux fondamentaux et des les situer dans un espace des valeurs?
Chenit littéraire
Après la sieste, je me mets en devoir de réfléchir à la notion de coupure historique telle que je prétends la développer dans l’essai. Voyant aussitôt que le temps va manquer pour travailler un chapitre entier, je prends le parti de résumer les lignes directrices de l’argumentation. Mais voilà, je prends des notes depuis dix ans, elles sont réparties dans plus de vingt carnets et si au début du travail, en mars, j’ai relu l’ensemble, groupé les notes par sujet, attribué des codes à ces carnets, puis reporté ces codes sur un tableau blanc au-dessus des groupes, je déchiffre aujourd’hui ces codes sans retrouver les carnets ou trouve des carnets sans mention de codes. En ce qui concerne la coupure historique, c’est encore plus grave: alors que j’étais à bord train Genève- Fribourg, je me suis mis en devoir de synthétiser mes idées, certain d’aborder bientôt cette notion. D’ailleurs, j’y étais parvenu et fort content, je tenais ce plan de travail pour abouti, donc prêt à l’usage. Or, le lendemain, je veux me relire et, impossible de retrouver le plan! Excédé, je finis par réunir tous mes carnets (et cahiers, blocs, feuilles volantes) en une pile et procède à leur lecture avec méthode, c’est à dire page après page. Rien. Les notes prises dans le train ont disparu. Cela avait lieu il y deux mois, en avril. Cet après-midi, comme j’ai expliqué, après la sieste, je recommence l’exercice: résumer mon propos autour de la notion de coupure historique. Je vais au tableau blanc, utilise les codes pour mettre la main sur les carnets correspondants. Au bout de deux heures, j’ai un canevas. A aucun moment, je ne pense aux notes prises dans le train. Or, à vingt heures, après ma séance de sport sur le toit, je jette un œil à un livre ouvert renversé sur le coin de mon bureau depuis mon emménagement dans l’appartement espagnol, La première révolution industrielle par Patrick Verley. Et quelle révolution: toutes les notes sont là, sur les pages blanches, à la fin du livre!
Norbert Wiener
Dans les années 1950, l’inventeur de la cybernétique Norbert Wiener a refusé d’inaugurer des recherches sur la traduction automatique pour le compte de Warren Weaver estimant que “les délimitations entre les mots des différentes langues sont trop vagues, et les connotations émotionnelles et culturelles trop importantes pour croire en quelque projet de traduction quasi mécanique”, fidèle en cela à sa critique humaniste de la communication exclusivement fonctionnelle
Ordre
La femme de ménage prend son travail à 14 heures. Elle aspire, astique les meubles, nettoie les deux salles de bains, lave le carrelage de la terrasse. Quand je rentre du restaurant, elle s’occupe de la cuisine, je fais la sieste. Quand je reviens à mon bureau, elle s’occupe des chambres. A 17h30, je sors et la laisse seule dans l’appartement. Elle passe alors la serpillière sur l’ensemble des surfaces et finit pas la cuisine. A vingt et une heures trente, lorsque je rentre chez moi, j’ose à peine traverser le salon avec mon vélo: tout brille, tout est grand. Au lieu de pousser le vélo, je le porte en veillant à ce que les roues ne tournent pas ce qui répandrait le sable de la plage sur le carreau. Alors, je vais dans la cuisine, bois de l’eau, de la bière, mange un peu, dépose l’assiette dans l’évier. Le lendemain, je recommence: c’est l’heure du petit déjeuner. Nouvelle assiette dans l’évier, le café déborde, un couteau tombe, un reste de beurre gicle sur le sol — j’essuie. Le premier jour, on aperçoit à travers le désordre qui s’installe le résultat obtenu par la femme de ménage. Le second aussi. Le troisième, cela dépend. A condition que l’on range, que les déplacements soient prudents. Dix jours plus tard, bien qu’on ait veillé à garder les choses à leur place, chiffonné l’eau qui coule, ajusté les draps, bref, bien que l’on ait veillé à la conservation générale de l’appartement, il semble impossible de revenir au point de départ. Il faudrait un miracle. Ce miracle, c’est la femme de ménage. Le désordre social s’installe au même rythme. D’abord discret, puis pesant, enfin sans solution. Et il n’y a pas de femme de ménage miracle.