Benêts

N’im­porte quel benêt peut occu­per un poste poli­tique élevé dans notre société de l’in­for­ma­tion et des spé­cial­istes corvéables. Ce qui compte dans cette posi­tion, c’est le car­net d’adress­es, la mise en réseau des ces adress­es et l’ha­bileté dans leur usage. Or, pour sat­is­faire à ces trois réquisits, il faut une  pro­duc­tion de soi con­stante et dénuée d’é­tats d’âmes: exacte­ment ce que peu­vent les benêts.

Bonheur

Si par “être heureux” l’on entend faire ce qu’on choisit de faire sans ren­con­tre d’ob­sta­cles insur­monta­bles, je suis heureux. Si l’on entend autre chose — et je ne doute pas que cette maxime du bon­heur par défaut sem­blera pau­vre — un état idéal par exem­ple, on trans­forme la vie en un hori­zon d’at­tente et un lieu de souf­france. Pour­tant, qui peut jur­er ne jamais tomber dans ce piège du bon­heur absolu quand bien même il ne pra­ti­querait que la maxime pauvre?

Répétition

Que faire qui n’ait été fait? Jamais deux faits iden­tiques pour­tant. L’hu­man­ité est ain­si des­tinée qu’elle ne se réplique que par la dif­férence. De même pour l’in­di­vidu. Ennuyé parce qu’il croit être dans la répéti­tion, il souf­fre d’être sans cesse con­fron­té à l’in­con­nu. D’où la lente marche de la cul­ture qui est encore ce qu’elle était tout en étant déjà autre, d’où l’ef­fort prométhéen qu’ex­ige l’o­rig­i­nal­ité, qui, dans ses expres­sions les plus auda­cieuses, relève encore de la nuance.

Sens

La seule chose qui ait un sens est de marcher devant soi en prenant des notes. Plus la pesan­teur est lourde, plus cette opin­ion se renforce.

Mendiants

En début d’après-midi, sans man­quer un jour, ce jeune clochard à demi-gitan installe son vélo sur lequel est mon­té un haut par­leur relié à une radio et sonorise la porte du super­marché. En mars, deux fois de suite, j’en­tends un morceau de Bob Mar­ley: pas d’obole pour cette musique d’id­iots. Mais je me trompe, il règle au hasard, sur un pro­gramme musi­cal: c’é­tait donc une coïn­ci­dence. Nous  sym­pa­thisons. Il me mon­tre un moteur récupéré sur un skate élec­trique, par­le de l’in­staller sur son vélo. “Venir de la ville, ça en fait des kilo­mètres!” Je min­imise. Il ignore que je cou­vre la même dis­tance pour me ren­dre près du parc de l’Ouest, un total de 75 kilo­mètres par semaine. Pourquoi mendie-t-il vient aus­si loin de chez lui; après tout, chaque quarti­er a son super­marché. Peut-être fait-il croire à ses par­ents qu’il tra­vaille?
Puis lun­di, appa­raît un autre clochard. Ser­ré dans un cos­tume gris, la face rouge, il porte des lunettes pop, baisse la tête avec timid­ité. Main­tenant qu’ils sont deux à mendi­er, cha­cun rivalise de gen­til­lesse pour garder ses clients, esquis­sant des sourires, lev­ant une main ami­cale, se pré­cip­i­tant pour aider à porter un cabas ou pour garder le caniche de ses dames. A en juger par les cas­quettes ren­ver­sées au sol, cela paie, même si quelques cen­taines de grammes de mitraille addi­tion­nées ne doivent pas faire plus de deux ou trois euros. Quoiqu’il en soit, cela prou­ve que per­son­ne n’est indemne du milieu dans lequel il vit. Pour preuve ce men­di­ant de Ghara­puri, l’île aux éléphants ancrée face du port de Bom­bay. Il y vingt ans je quitte l’hô­tel Taj Mahal avec d’autres touristes (celui où se sont déroulées les attaques ter­ror­istes de 2008). Un quart d’heure plus tard, je suis devant l’en­trée de la grotte qui motive la vis­ite de l’île. Un men­di­ant est assis au sol. Sur le mou­choir de tis­su plié à ses pieds, une seule piécette. Il ne bouge pas, ne tend pas la main, ne sourit pas, ne gémit pas. Il se tient dans le soleil, les yeux fer­més. Je me place sur le côté et l’ob­serve. Il finit par lever le regard. Il va ten­dre la main, me dis-je.
- Vous ne recevez rien?
- Non, rien.
- Et si vous demandiez?
- Et alors?
- Ces touristes vous don­neraient de l’ar­gent.
- Cela ne chang­erai rien. Je ne reçois rien parce qu’il est écrit que je ne dois rien recevoir.
- Mais alors pourquoi rester là?
- Parce qu’un jour, ça chang­era.
- Ah.
- Oui.
- Pourquoi?
- Je ne peux pas savoir, mais je sais quand. Dans cent ou deux cent ans. 

Punks

Ne pou­vant se pro­duire sur une scène qui n’ex­iste pas, les punks qui en 1977 hurlaient “no future!” ont disparu.

Magie

N’est-ce pas mag­ique? Je tape Alexan­dre Friederich sur Ama­zon et je vois que mon prochain livre, qui n’ex­iste pas, peut être commandé.

T.O.

Le réal­isme des opin­ions, le seul qui con­tribue à la con­struc­tion de la réal­ité, passe par le tra­vail. D’où l’emprise gran­dis­sante des fan­tasmes en poli­tique. Si le tra­vail oblig­a­toire rap­pelle les temps de guerre ain­si qu’un devise sin­istre instru­ment factuel du régime nazi, ne nous inter­dis­ons pas de penser que le tra­vail oblig­a­toire est le meilleur ecosys­tème de l’opin­ion. Les veuves pleureuses auront beau jeu d’at­tir­er les regards sur l’artiste (j’en suis), de l’autre côté de l’éven­tail social, cela per­me­t­trait de faire goûter au tra­vail des déboîtés tels que François Hol­lande, Angela Merkel, Daniel Cohn-Ben­dit ou Jean-Claude Juncker.

Amérique raciale

Que l’Amérique se divise sur ses lignes de frac­tures sociales et raciales con­firme l’ef­fon­drement ter­mi­nal d’un pro­jet impéri­al­iste qui con­sis­tait pour impos­er le cap­i­tal­isme à tra­vers le monde à réduire les indi­vidus à une masse molécu­laire régie par la physique des économistes.

Futur 2

Qu’est-ce qui rendrait la vie plus amu­sante, ou du moins plus vivante et ferait de ce petit tout que nous sommes, un lieu des ent­hou­si­asmes? Sans hési­ta­tion: moins de société. Nous sommes inca­pables de sen­tir à quel point nous sommes devenus des êtres soci­aux — rien que cela.