Tous ces individus qui ont voulu fausser compagnie à la société et qu’on a ramené par le collet.
Fordetroit
Lorsque Fordetroit fut publié, j’hésitai. Devais-je l’envoyer aux gens de Détroit? Travis l’a reçu dans sa boîte à lettres. Il m’a écrit qu’une voisine lui en donnait lecture, traduisant chaque semaine quelques pages en français. Après de longues interrogations, j’ai renoncé à envoyer le livre à Robert. Il parle le français, mais il y autre chose: j’ai fait de lui un personnage négatif. L’était-il? Impossible à dire. Ce que j’ai dit de son caractère était une des possibilités, celle que je relevais étant donné ce que je sais, étant donné ce que je suis; certainement l’eut-il mal pris, lui qui m’avait accueilli dans sa maison. Comment s’expliquer sur ce que devient le réel dans le chaudron littéraire?
Benêts
N’importe quel benêt peut occuper un poste politique élevé dans notre société de l’information et des spécialistes corvéables. Ce qui compte dans cette position, c’est le carnet d’adresses, la mise en réseau des ces adresses et l’habileté dans leur usage. Or, pour satisfaire à ces trois réquisits, il faut une production de soi constante et dénuée d’états d’âmes: exactement ce que peuvent les benêts.
Bonheur
Si par “être heureux” l’on entend faire ce qu’on choisit de faire sans rencontre d’obstacles insurmontables, je suis heureux. Si l’on entend autre chose — et je ne doute pas que cette maxime du bonheur par défaut semblera pauvre — un état idéal par exemple, on transforme la vie en un horizon d’attente et un lieu de souffrance. Pourtant, qui peut jurer ne jamais tomber dans ce piège du bonheur absolu quand bien même il ne pratiquerait que la maxime pauvre?
Répétition
Que faire qui n’ait été fait? Jamais deux faits identiques pourtant. L’humanité est ainsi destinée qu’elle ne se réplique que par la différence. De même pour l’individu. Ennuyé parce qu’il croit être dans la répétition, il souffre d’être sans cesse confronté à l’inconnu. D’où la lente marche de la culture qui est encore ce qu’elle était tout en étant déjà autre, d’où l’effort prométhéen qu’exige l’originalité, qui, dans ses expressions les plus audacieuses, relève encore de la nuance.
Mendiants
En début d’après-midi, sans manquer un jour, ce jeune clochard à demi-gitan installe son vélo sur lequel est monté un haut parleur relié à une radio et sonorise la porte du supermarché. En mars, deux fois de suite, j’entends un morceau de Bob Marley: pas d’obole pour cette musique d’idiots. Mais je me trompe, il règle au hasard, sur un programme musical: c’était donc une coïncidence. Nous sympathisons. Il me montre un moteur récupéré sur un skate électrique, parle de l’installer sur son vélo. “Venir de la ville, ça en fait des kilomètres!” Je minimise. Il ignore que je couvre la même distance pour me rendre près du parc de l’Ouest, un total de 75 kilomètres par semaine. Pourquoi mendie-t-il vient aussi loin de chez lui; après tout, chaque quartier a son supermarché. Peut-être fait-il croire à ses parents qu’il travaille?
Puis lundi, apparaît un autre clochard. Serré dans un costume gris, la face rouge, il porte des lunettes pop, baisse la tête avec timidité. Maintenant qu’ils sont deux à mendier, chacun rivalise de gentillesse pour garder ses clients, esquissant des sourires, levant une main amicale, se précipitant pour aider à porter un cabas ou pour garder le caniche de ses dames. A en juger par les casquettes renversées au sol, cela paie, même si quelques centaines de grammes de mitraille additionnées ne doivent pas faire plus de deux ou trois euros. Quoiqu’il en soit, cela prouve que personne n’est indemne du milieu dans lequel il vit. Pour preuve ce mendiant de Gharapuri, l’île aux éléphants ancrée face du port de Bombay. Il y vingt ans je quitte l’hôtel Taj Mahal avec d’autres touristes (celui où se sont déroulées les attaques terroristes de 2008). Un quart d’heure plus tard, je suis devant l’entrée de la grotte qui motive la visite de l’île. Un mendiant est assis au sol. Sur le mouchoir de tissu plié à ses pieds, une seule piécette. Il ne bouge pas, ne tend pas la main, ne sourit pas, ne gémit pas. Il se tient dans le soleil, les yeux fermés. Je me place sur le côté et l’observe. Il finit par lever le regard. Il va tendre la main, me dis-je.
- Vous ne recevez rien?
- Non, rien.
- Et si vous demandiez?
- Et alors?
- Ces touristes vous donneraient de l’argent.
- Cela ne changerai rien. Je ne reçois rien parce qu’il est écrit que je ne dois rien recevoir.
- Mais alors pourquoi rester là?
- Parce qu’un jour, ça changera.
- Ah.
- Oui.
- Pourquoi?
- Je ne peux pas savoir, mais je sais quand. Dans cent ou deux cent ans.