2 août

Un nègre tente de vio­l­er une fille sous nos fenêtres. Elle hurle. Gala saute du lit, ouvre la fenêtre, repère. Je charge mon pis­to­let, enfile des chaus­sures et un short, sors dans la rue.
- Ils sont près du métro, me crie Gala.
Une fenêtre s’ou­vre dans les étages de l’im­meu­ble, une dame donne des pré­ci­sions. Je cours jusqu’au métro: rien dans l’al­lée. Gala ne con­naît pas le quarti­er, elle s’est trompée. La scène a eut lieu devant l’église. Je reviens sur mes pas. Gala en chemise de nuit ges­tic­ule sur le park­ing.
- Ren­tre!
La voi­sine donne des con­seils. Je fais le tour du pâté de mai­son. En remon­tant, je trou­ve un Arabe. Je l’in­ter­pelle. D’après l’at­ti­tude, ce n’est pas lui. Et puis ce n’est pas la même voix.
- Tu as per­du trop de temps à te pré­par­er, me dit Gala.

1er août

Entré en Suisse par le poste de douane autorouti­er de Bâle, nous avons affaire à un mal­otru bien suisse qui me colle la vignette sur le pare-brise et me men­ace d’une amende. Au guichet de dédouane­ment, un fre­lu­quet à képi tam­ponne mon papi­er sans me dire bon­jour ni au revoir. Même quand il m’or­donne de com­pléter mon adresse sur la quit­tance d’achat, il fait en sorte de ne pas crois­er mes yeux.
En début de soirée, je suis sous-gare à Lau­sanne, au boule­vard de Grancy. Pas de bière fraîche. Je con­sid­ère la caisse de Pschorr-Hack­er rap­portée de Munich. Soit je me résous à boire tiède soit je sors en quête d’un mag­a­sin. Il ne fal­lait pas sor­tir: je sors. Dans les étages de la gare, un super­marché est ouvert. Vingt per­son­nes devant, le triple à l’in­térieur. La police assure la cir­cu­la­tion. J’a­ban­donne. Je fais le tour du quarti­er. Je suis à Lau­sanne, Kin­shasa ou Mar­rakech. Six Fiat rouges de loca­tion remon­tent l’av­enue Fraisse décorée de bal­lons. Une opéra­tion pub­lic­i­taire pour une pizze­ria rapi­de. Les bras dressés au milieu de la route, le patron, un bar­bu sor­ti de mosquée, guide le cortège. Les voitures défi­lent au pas. Der­rière les volants, autant de musul­mans. Cent mètres plus bas, je trou­ve la pizze­ria. Pas d’al­cool. Je m’en­ferme dans l’ar­rière-bou­tique et jure de ne plus met­tre le nez dehors avant le jour du départ.

Naccache

S’in­spi­rant de la théorie du “mème” de Dawkins et de la notion de “foule psy­chologique” de Gus­tave Le Bon, le neu­ro­logue Nac­cache pro­pose dans “L’homme réseau-nable” une analo­gie entre l’é­tat épilep­tique indi­vidu­el et l’é­tat incon­scient social, c’est-à-dire l’ap­pau­vrisse­ment à niveau col­lec­tif des con­tenus com­mu­niqués et le recul de la capac­ité cri­tique qu’elle entraîne. Il souligne le rôle ambiva­lent (comme dans l’ap­proche phar­ma­cologique de Stiegler) de la tech­nolo­gie de com­mu­ni­ca­tion qui per­met à la fois de pro­duire une con­science dis­traite de soi et fascinée par un objet exclusif et la pos­si­bil­ité nou­velle d’op­pos­er aux pou­voirs une rai­son indi­vidu­elle (de se faire, en tant qu’in­di­vidu, enten­dre par tous). Par­lant de cette dis­trac­tion que requiert la ges­tion total­i­taire des foules, il écrit: “Des croy­ances mas­sive­ment partagées sont plus aisé­ment iden­ti­fiées (à tort!) comme des évi­dences indu­bita­bles que comme des croy­ances”. En ce sens le con­cept de “retour du religieux” que Mal­raux a lancé sans y réfléchir déploie une fois de plus ses effets per­ni­cieux. Il per­met de présen­ter sous un aspect posi­tif l’in­tro­duc­tion mas­sive au sein des sociétés occi­den­tales d’in­for­ma­tion ouverte d’in­di­vidus du tiers-monde fascinés par des vérités de reli­gion; pré­cisons: fascinés faute de pos­séder un recul cri­tique por­teur de débat. Il n’y a donc aucune­ment retour du religieux, mais appau­vrisse­ment de régions entières du macro­cosme social (pour fil­er la métaphore du cerveau qu’u­tilise Nac­cache). Et, plus grave, dès lors que notre société de com­mu­ni­ca­tion offre un out­il de grande effi­cac­ité à la rai­son indi­vidu­elle, la pos­si­bil­ité pour des indi­vidus du tiers-monde absol­u­ment dis­traits (fer­més au débat, si l’on veut) de présen­ter leur croy­ance comme le résul­tat d’un débat.

Servus

Les Bay­er­nois salu­ent en dis­ant “servus”. La pronon­ci­a­tion du “s” por­tant sur le “z”, j’ai d’abord cru qu’il s’agis­sait d’un mot com­posé débu­tant par “sehr”, mais non, il s’ag­it bien du mot latin qui sig­ni­fie “esclave, serviteur”.

Peinture

En pein­ture — tir­er du néant: tir­er du noir ou tir­er du blanc. Sous­traire de la lumière ou addi­tion­ner de la lumière. Mais rares sont les artistes qui tirent du noir. L’équiv­a­lent astronomique passe par l’ex­plo­sion. Le monde est tiré des ténèbres par l’ex­pan­sion d’un con­tenu de matières et de couleurs. Pour voir, peignons la toile, recou­vrons-la de noir, puis découvrons-la.

Bouddha

Boud­dha est assis au som­met de la mon­tagne. La mon­tagne est son corps. Boud­dha est le monde.

Suisses

Après huit siè­cles d’ex­is­tence, les Etrusques, petit peu­ple indépen­dant, furent absorbés par l’empire romain d’Oc­ci­dent.
Après huit siè­cles d’ex­is­tence, les Suiss­es, petit peu­ple indépen­dant, furent absorbés par l’empire améri­cain d’Occident.

Agir

Je vais arrêter de tra­vailler; appren­dre la musique; cess­er de boire; voy­ager; me remari­er… Ne pas dire ce qu’on va faire, le faire. Ne pas se pay­er de mots, agir.

Sang

Dans les élites, il est désor­mais ouverte­ment ques­tion de vam­pirisme, c’est à dire d’achat de sang jeune à vers­er dans des corps en quête d’é­ter­nité. Empoi­son­nement de la con­science par l’ar­gent qui en dit long sur l’aspect dia­bolique du cap­i­tal­isme dans sa phase ravageuse.

Freiburg

Plutôt que de ren­tr­er en Suisse, nous faisons une halte par Freiburg-in-Bris­gau. J’ai une amie en ville. “Ne l’ap­pelle pas!”, enjoint Gala. Six heures d’une route de cam­pagne avec une traf­ic intense. Sur la fin, la Haute forêt noire. Quoiqu’il en soit, nous descen­dons. Au jugé, six cent mètres. Comme le ciel est bas et que nous plon­geons, l’at­mo­sphère est sin­istre. Les sap­ins ressem­blent à des para­pluies, les verts ont de reflets de bouteille, l’air sent la cave. J’es­saie de dépass­er, de rejoin­dre l’avenir. C’est impos­si­ble. Il y a des car­a­vanes hol­landais­es et des hip­pies dans des ambu­lances trans­for­mées en car­ross­es d’amour. Lorsque nous entrons dans la ville, nous emprun­tons une avenue qui file droit, et nous voici ressor­tis, nous voici dans les champs (dans le Bade- Wurtem­berg, tracés au cordeau). Je tourne la voiture. Pour recom­mencer. Ensuite, il faut deman­der à un Alle­mand. Il y a des gens dans la rue. Des para­chutés. Pas d’Alle­mands. Gala trou­ve un étu­di­ant. Il nous ren­seigne avec pré­ci­sion et générosité. Nous aboutis­sons alors dans un hôtel tenu par des homo­sex­uels, gen­tils, bien coif­fés, odor­ants, qui nous mon­trent la cham­bre, mauve et le restau­rant, sucré. Pour ne pas faire les orig­in­aux, nous buvons du vin. Et remon­tons avec peine dans la cham­bre (au pas­sage, je note cette chose qui me paraît extra­or­di­naire: il y a un aquar­i­um encas­tré dans un mur. Un aquar­i­um tout en hau­teur. Dedans, qua­tre pois­sons rouges de bonne société. Des pois­son achetés. Mais il y aus­si des éner­gumènes minus­cules, de la taille d’un ongle de petit doigt et, ceux-là ne sont pas achetés, ils ont poussé dans l’aquarium).