Hassner me dit que la maison dans la montagne possède un réservoir de 3000 litres d’eau. Un camion municipal livre sur commande. “Municipal” veut dire pour moi: mauvaise nouvelle. Mais précise-t-il, il y a une importante nappe phréatique. Il finit pas me proposer de creuser ensemble le puits. Ensuite, comme m’expliquait S., il faudra installer une pompe et tirer de l’eau pendant vingt-quatre heures, attendre un jour et recommencer l’opération. Cela plusieurs fois. J’étudie en ce moment le débit de la rivière et de ses deux affluents. Nous ne sommes pas dans les Alpes. Se retrouver sans eau dans la montagne est dangereux. En septembre, je ferai venir un sourcier.
Puissance
En mai, comme nous marchions dans Malaga, Monami s’inquiétait de voir venir le jour où il perdrait son sex appeal. Cela ne m’était pas venu à l’idée. Hier, en des circonstances que l’on devine, je pensais à la puissance. Qu’est ce que le sex appeal sinon l’aura physique que produit le fait sexuel de la puissance? Alors, en effet, se représenter couillu et incapable de bander correspond un peu à perdre le monde.
Imperia
“Constance. Guide à l’usage des aveugles”, mon nouveau livre est annoncé sur le site des Éditions In Folio. En couverture, la statue de l’Imperia, prostituée qui tient le pape dans une main, l’empereur dans l’autre. De couleur bleue, l’ouvrage a petit d’air de Lonely Planet — encore faut-il avoir beaucoup tenu en main ces guides pour faire le rapport. Publication réjouissante d’un texte écrit à la main, sous tente, en promenade, sous la pluie, et dans les brasseries de Constance en juillet de l’année dernière.
Temps 2
Nos amis écossais installés dans l’appartement de Malaga écrivent: le temps est superbe, nous adorons l’endroit! Et demandent de nos nouvelles. Je réponds: le temps est exécrable. Réaction espiègle: nous nous excusons pour ce mauvais temps, mais personne ne vient en Ecosse pour le temps. Voici la métaphore que je propose.
- Ce millionnaire est affable, généreux. Il vous apprendra ses trucs et vous donnera de l’argent sans demander aucune contrepartie. Si vous souhaitez le rencontrer, c’est très simple, il reçoit à bord de son avion. Il est tout le temps en déplacement. A noter que son avion est défectueux et que le risque d’accident est constant.
- Dans ce cas, j’hésite.
- Vous savez, personne ne lui rend visite pour la qualité de son avion, seul compte la qualité de la rencontre.
Derniers beaux jours
Rien ne me prédisposait à porter une tel intérêt au journal de Julien Green, auteur américain de langue française, catholique converti et homosexuel amateur de fantômes, bourgeois refoulé et romancier psychologisant, c’est pourtant l’un des rares que j’ai lu dans son intégralité et plusieurs fois (avec celui de Gide, de Calaferte, de Léautaud, et de quelques autres, Brasillach, Tolstoï, Nin, Hillesum.) Le titre du volume daté de 1935–1939, prend aujourd’hui tout son sens: Derniers beaux jours.
France
Suite à des découpage historiques dictés par des impératifs politiques, les territoires de certaines nation malheureuses sont disputées par des communautés adverses; l’Inde, Israël, le Sri Lanka.… Mais qu’un pays comme la France, habité d’une seul peuple, importe d’Afrique une population étrangère, l’installe, la conforte dans ses attentes et la protège quand elle se soustrait au régime de vie général et lui déclare la guerre dépasse l’entendement — affaire de psychanalystes.
Lexicoplaques
Après avoir dégagé de la fosse la carcasse de l’Ichthyovenator laosensis, les expéditionnaires mirent à jour cent trois pierres plates. Cachés sous le ventre du dinosaure elles étaient gravées de mots référant au lexique de l’électroménager. Le plus gros spécimen (103 x 234 cm) comportait le mot: lave-linge.
Montesa
En 1972, Montesa a sorti son modèle Cota. La particularité esthétique de cette moto était le carrossage rouge qui unifiait le support de siège et le réservoir, le tout surbaissé; la marque devint une des références du trial. Trois ans plus tard, à Aravaca, dans les faubourgs de Madrid, cette moto devenait le cadeau le plus prisé des gosses de riches. Dans le quartier quelques-uns de mes amis se baladaient sur des Montesa. Nous avions douze, treize, quatorze ans pour les plus grands. Un matin, au Cours Molière, l’école juive que je fréquentais, Maria est annoncée absente. La professeur de français, Madame Bléreau, évoquer un accident. La semaine, notre camarade reparaissait. Elle porte une minerve. Au réfectoire, le surveillant, Vicente (celui qui nous corrige avec un fouet en boyau de cochon), la nourrit de bouillie à la petite cuillère. Maria avait raté un atterrissage sur un parcours de motocross. Elle avait treize ans. Dès ce jour je n’ai cessé de harceler Monpère: je voulais une Montesa. De retour dans la ferme familiale de Fribourg, il m’a acheté une SWM de 175 cm cubes. Si haute que pour monter sur le siège, il fallait disposer deux caisses sur les côtés de l’engin. La plupart du temps, je ratais mon démarrage et la roue avant montait au ciel. N’ayant pas la moindre notion de la propriété, je roulais dans les blés, dans les potagers, sur les allées privées et en forêt. Un paysan m’a poursuivi la faux à la main. J’ai semé le policier de Palézieux alerté par le fait que je roulais sans plaques. Au début de l’été, à Malaga, je vois passer un modèle Cota: mais bien sûr, ais-je pensé, Montesa vient de Monte‑s.a. A l’instant je vois que ces motos catalanes ont été rachetées par les Japonais.