Fille

A Morges, au petit-déje­uner, tan­dis que le marché du same­di bat son plein dans la Grand-Rue, une fille plein de grâce. Nous sommes dans un café, attablés autour d’une table ronde, à peine tirés du lit. Gala n’est pas maquil­lée, j’ai les yeux maquil­lés du vin bu la veille chez Ravet. La fille se penche pour rafler les pièces de mon­naie qu’a aban­don­né le con­som­ma­teur précé­dent et j’ai sa douce poitrine lai­teuse sous le nez. D’un sourire char­mant et ingénu, elle prend la pose, ne dit rien, attends. Con­tente d’être là.

Terre

Où acheter une mai­son? Je cherche. Avec Gala, nous énumérons con­ti­nents et pays. Depuis tou­jours, la mai­son est ce qui m’in­téresse le plus. Non pas que je tienne à être pro­prié­taire, mais parce que j’ai du plaisir à me retourn­er dans un lieu qui me ren­voie mon image. Et donc nous cher­chons. Et cher­chons encore. Existe-t-il encore un lieu sur terre où acheter une maison?

Amis

Ce que l’on apprend de nos amis d’autre­fois. Leurs car­rières, leurs amours, leurs échecs, leur mort. L’évo­lu­tion de leur idées, l’aug­men­ta­tion de leurs revenus. Et qu’ap­prend-on? Qu’ils sont devenus ce qu’ils étaient.

Chaises 2

Sans nou­velles de Pablo, le pro­prié­taire. Je me demande s’il a passé un après-midi à rec­oller les chais­es. Après avoir ten­té de me join­dre six fois (je n’ai pas répon­du), il m’écrit qu’il fera de son mieux, mais — dit-il — “je ne crois pas avoir les clefs de l’ap­parte­ment”. Tant de rou­blardise, explique que le pays soit sym­pa­thique. Et manque de per­spec­tives économiques.

Soviets

Lu pour la pre­mière fois Tintin chez les sovi­ets. Anti-bolchévisme rad­i­cal d’Hergé. Cette vignette dans la fin de l’al­bum m’a fait rire: Tintin revient de Russie, il aperçoit au loin des chem­inées qui fument et, en signe de vic­toire, les bras dressés au ciel, s’écrie: “Berlin, enfin!” Un homme tel que François Hol­lande qui n’a jamais réus­si à regarder la chose qu’il avait entre les jambes devrait pren­dre leçon sur ce réalisme.

Rencontre

Je tombe sur un mail d’un Parisi­enne ent­hou­si­aste. Elle vient de lire Ogro­rog, elle veut me ren­con­tr­er, elle fera le voy­age, il suf­fit que je luis dise mon jour. Le mail date d’il y a deux ans.

Placement

Le vieil­lisse­ment offre un avan­tage: ce temps que l’on pour­rait vous vol­er en vous plaçant à l’om­bre est chaque jour plus court.

Armoire

Si je te mon­tre l’ar­moire dans laque­lle tu auras à habiter, tu te reb­iffes. Si je te mon­tre l’ar­moire et je te dis que c’est encore la meilleure la solu­tion, tu hésites. Mais si je t’ex­plique que cette armoire dans la quelle tu auras à habiter, bien des gens te l’en­vieront et que, de plus, en accep­tant, tu fais acte de générosité eu égards à des crimes dont tu t’es ren­du coupable, tu te résignes et tu fais un pas en avant. 

Peuple

Le peu­ple en a assez. Mais c’est tou­jours le cas. Cela ne le rend ni plus intel­li­gent ni plus entreprenant.

Pléiades

Au couch­er du soleil, le train nous dépose aux Pléi­ades. Nous mar­chons les derniers mètres dans une neige sèche. Des Tamouls pho­togra­phient une bon­homme édi­fié par des enfants. Un cou­ple de ran­don­neur, aphones comme sont désor­mais les Suiss­es, pro­gressent sur la pente. La femme répond à mon salut, puis pénètre dans le brouil­lard. Quand il s’ef­filoche, le lac appa­raît. L’eau est gris plomb. Les traces des bateaux évo­quent une gravure. Aplo et Luc chaussent des snow­boards et s’élance. Mon­frère est à l’orée du bois. Je le rejoins accom­pa­g­né de Luv. Elle s’agite sur une bosse, près d’un lapin de neige. Elle a froid. Ses bottes de caoutchouc sont pleines de poudreuse. Elle ne veut pas les retir­er: les pieds glacés sont sans réac­tion. Nous chemi­nons sous les arbres. Main­tenant, il fait nuit. Nous emprun­tons la voie fer­rée. De temps à autre, il faut se retourn­er pour s’as­sur­er qu’au­cun train ne vient. Aplo zigzague en évi­tant la cré­mail­lère. Puis nous déval­ons à tra­vers champ où nous atten­dent les poules et les souris cap­turées dans le lisi­er des poules.