Style 2

A moins d’être un génie. Il y en a. Duras, Simenon, Handke.

Max

Bour­ré d’éther, pau­vre comme Job et grand poète du hasard, Max Jacob con­stru­i­sait des claviers à par­tir de par­ti­tions impro­visées. Ses vers qui pren­nent toutes les formes, et d’abord celles de let­tres à ses amis, m’ont tou­jours fait pen­sé à la den­ti­tion d’une reine de beauté après un match de boxe. Un style! Pré­cis et fou, intel­li­gent et chaviré, et qui lu, sem­ble s’adress­er à vous de manière directe, comme si le poète n’avait jamais atten­du d’autre lecteur.

Topographie

Ce soir le train no 9277 Paris-Lau­sanne s’ar­rête à Mouchard.

La boulangère africaine

Bonne humeur dis­tin­guée de la boulangère africaine. Pour cha­cun, elle a un mot d’at­ten­tion. Du toupet aus­si. Le deux­ième jour, j’en­tre à peine, elle récite ce que je veux et tire mon café, sur le comp­toir qui donne côté rue dépose un pain suisse donc au choco­lat. Tout en déje­u­nant, je suis le défilé des pas­sants, il est onze heures. Der­rière moi, j’en­tends la boulangère. Elle reçoit les habitués.
“Le petit? Mieux?”
“Pour les assur­ances, j’ai réfléchi à ce que vous m’avez dit…“
Ou alors: “ça va?”.
Lequel reçoit pour réponse un “ça va”.
Mais le ton n’est pas ici à la for­mal­ité, l’échange min­i­mum est enten­du, cha­cun se réfère à des choses discutées.

Goutte d’or

Des enfants sur le palier. La porte est de planche. Je ne sais pas qui ils sont, je les entends, la cage d’escalier résonne. Pas ado­les­cents, jeunes. Ils ne par­lent ni ne cri­ent, ils n’ex­pri­ment ni joie ni colère, ils aboient. Ce que je lis dés­espérés dans les mails d’Ap­lo et Luv, phras­es sans points ni majus­cules, mots con­trac­tés, propo­si­tions dis­tribuées au hasard trou­ve ici un équiv­a­lent oral: ils lan­cent une invec­tive entre deux injures, mesurent la réac­tion de l’autre, recom­men­cent. On croirait qu’il s’ag­it de tétanis­er l’ad­ver­saire. Ce sont des enfants. Ils répè­tent un mod­èle adulte.

Devenir électronique

Le prob­lème de la femme, c’est l’homme; et inverse­ment. Cela occupe. Sans cette ten­sion, que deviendrait l’e­space où nos vies spec­tac­u­laires se déploient? Or, aujour­d’hui, nos efforts de pointe, tech­nologiques mais relayés et soutenus par les tal­ents du dis­cours, annon­cent l’abo­li­tion des ces ten­sions et de leur portée essen­tielle. Autant dire que nous pré­parons non seule­ment une migra­tion de la vie hors des fron­tière naturelles, mais une rup­ture avec l’é­tat de pos­si­bil­ité auquel, volon­taires mal­ad­ifs, nous pré­ten­dions impos­er la certitude.

Ecrivain

Enviée, détestée, jalousée, méprisée ou admirée, la posi­tion de l’écrivain l’est peut-être parce que nul n’a jamais su dire com­ment l’on devient écrivain.

Gibert Joseph

Café Le Sor­bon, rue des Ecoles, une hin­dou vieil­lard por­tant écharpe mauve se fait lire par son amie parisi­enne l’his­toire de la famille Gib­ert dont on voit au coin de la rue la librairie de cinq étages annon­cée par le store peint “papeterie-librairie Gib­ert Joseph”.
-Allons‑y! Dit le Mon­sieur en se levant.

Suisse

Au Père-Lachaise, sur un sen­tier de feuilles quand mon portable sonne. Entre deux tombes, Famille Menan et Famille Durand-Boulanger, je décroche.
-Gen­darme de Porsel, vous n’êtes pas chez vous Mon­sieur Friederich?
“Je suis en Espagne, me dis-je. A Paris. Ou alors: pas sou­vent là. Que faut-il répon­dre? Pas là en ce moment. Oui, cela paraît plus recev­able.”
-En effet, dis-je.
-C’est l’of­fice des Pour­suites.
-Je suis pour­suivi?
-Oui.
-Et par qui?
-Je ne peux pas vous dire.
-Quelle est la somme?
-Vous devez Fr. 18,50 à l’E­tat Mon­sieur Friederich. Je suis là pour les récupérer.

Panthéon

Place du Pan­théon, sur la ter­rasse cou­verte de cette brasserie où nous avons mangé avec les écrivains lau­san­nois, genevois, valaisans, neuchâtelois et Daniel Popes­cu il y a quelques années (ironie de ce moment de ren­con­tre entre Parisiens et Suiss­es, les pre­miers ayant lu à la Sor­bonne dînèrent ensem­ble préoc­cupés d’as­sur­er leur posi­tion dans la petite hiérar­chie du quarti­er latin plutôt que de nous adress­er la parole, nous qui lisions le lende­main, aux antipodes, c’est à dire au Musée de l’im­mi­gra­tion — anci­en­nement Musée des colonies, si j’ai bonne mémoire, autre ironie — sans qu’au­cun des locaux enten­dus la veille ne daignât se déplac­er), la plus belle des femmes. Tel est le choc que l’ayant entre­vue, j’ai de la peine à marcher droit. Je ralen­tis. Com­ment faire? Revenir sur mes pas? Elle regar­dait devant elle, jouant la femme qui ne voit pas. Je marche en direc­tion du Pan­théon. Quelque chose me manque. Que puis-je faire? Que peut-on? Une heure passe, je ne suis pas remis. Que la vie d’une telle femme doit être dure!