Que nul ne soit unique. Tel est le pari formidable que nos sociétés individualistes sont en passe de remporter. Motif de contradiction évident: sans normes machiniques, pas de production industrielle, sans normes personnelles, pas de consommation universelle.
Ambassade
Advient ce que la science-fiction annonçait: la Danemark prévoit l’ouverture d’une ambassade auprès des grandes multinationales de la communication, Google, Facebook, Apple. L’alliance de la technologie et de de la finance transforme donc ces personnes morales en états dans l’État. Du moins dans une première étape, car la décision prise par l’État de traiter à l’égal avec des compagnies marchandes annule le principe de légitimation populaire du pouvoir. Ainsi, les multinationales auront tôt fait de remplacer L’État.
Une société à détruire
Au café, deux fonctionnaires, l’un jeune, l’autre moins jeune. Le premier, une fiche à la main, se plaint:
“Ensuite il y a le cas de ce Nigérian… Il a raté tous les examens, il est incapable. Après la formation, on a essayé de la placer dans l’autre classe, puis je l’ai pris dans ma section, et le mois dernier, Marie s’y est collée. Bon, là, je viens de le reprendre et j’ai encore essayé. C’est inutile, il n’a pas le niveau. Je sais plus que faire.“
Alors l’autre, l’aîné, vraisemblablement le supérieur hiérarchique:
“C’est hors de question! On va le faire réussir, même s’il ne sait rien”.
Cubistes
En 1915, le Ministère de la guerre français constitue une équipe de peintres qui travailleront sous la direction du téléphoniste et décorateur Lucien Guirand de Scevola à l’habillage des pièces d’artillerie, premières recherches en camouflage auxquelles participent entre autres peintres les cubistes de Montmartre, Braque, Dunoyer de Segonzac, Bouchard, Jacques Villon… Jean Paulhan note: “Les seuls tableaux à qui l’opinion publique eût obstinément reproché de ne ressembler à rien, se trouvaient être, au moment du danger, les seuls qui puissent ressembler à tout.”
Réalités
Ce matin, je me suis promené à travers Fribourg sur les traces du personnage de mon roman afin de prendre quelques photographies et vérifier des détails. Après le boulevard Pérolles et la Neuveville, je remonte par les escaliers du funiculaire, traverse l’université Miséricorde et aboutit devant la maison où je vivais l’an dernier, un des lieux où se déroule l’action. Ayant passé plusieurs mois à imaginer et décrire le quartier, le bâtiment réel que j’ai sous les yeux est devenu le bâtiment fictif de mon livre. Et pour les personnages, de même.
Alors que je remonte en direction du stade afin de lire la notice consacrée à la sorcière Catherine Répond, je songe qu’il est une heure moins le quart, l’heure à laquelle mon personnage quitte quotidiennement le bâtiment pour regagner son bureau et en effet, voici mon ancien voisin, celui dont le personnage s’inspire, qui sort du bâtiment, traverse le jardin et descend la rue en direction de l’université.
Le voyage fantastique
Fribourg — valise sur le dos, un caddie rempli de flyers, je grimpe sur le colline enneigée du Guintzet. Au centre de Gastro-entérologie, une infirmière me couche sur un lit bleu. Dans le couloir, un sapin de Noël en papier. A la place des boules, les visages des dames qui s’occupent des examens. J’en parle, car dans ces moments où l’on est aux prises avec la science, c’est à dire avec la fatalité, le moindre détail accroche l’oeil. L’infirmière reparaît. Elle me donne une jupe, me prépare, pique pour l’intraveineuse, me rassure. Je demande une T‑shirt. Il n’y en a pas. Elle propose un ciseau. Je pourrais découper un T‑shirt dans une jupe, suggère-t-elle.
Suivre à l’écran les prouesses de la caméra qui remonte dans l’intestin à quelque chose d’effrayant; je demande que l’on m’endorme. Le médecin me met sous sédatif. Quelques secondes, je fixe le store. Il devient flou, mais peut-être est-ce ma vue — ces jours, elle baisse. Vingt minutes plus tard, je me réveille. Sur le bord du lit à roulettes, un espresso. J’avale, puis je constate: “je viens de boire un café”. Je m’étonne: “pourquoi pendant ces vingt minutes, l’infirmière n’a-t-elle cessé de me parler en espagnol?”.
Entre le médecin:
- J’ai dû appeler deux médecins en renfort pour vous maîtriser.
- Je dormais!
- Oui, mais pendant le sommeil, vous vous êtes levé et vous avez tenté de quitter la pièce.