Au village, tout s’arrête: Real Madrid joue. Je descends acheter ma bière chez le Chinois. Il a le nez dans un bol de pâtes où flotte une cuisse de poulet, mais aussi dans son écran de poche qui est caché derrière un présentoir à bonbons. Là encore, le son est celui d’un match de foot.
-Madrid contra Napoles, me dit-il.
-Avec un commentaire en chinois?
-Si, si , commentaire, chinois.
Universel
Agrabuey
Quelques heures avant la fermeture des banques, j’obtiens enfin mes chèques. Les fermiers de Navarre sont au nombre de sept. J’ignore s’ils s’entendent, j’ignore s’ils seront là, demain, devant le notaire, mais il faut payer séparément. Le guichetier calcule, vérifie, pianote, se trompe, s’excuse et recommence. Il va au coffre, rapporte des billets dans un carton à chaussures: ils serviront à payer l’impôt de transmission patrimoniale en liquide. Derrière, dans la salle d’attente, une client, puis deux, trois, quatre et cela continue. La plupart sont âgés. J’ai moi-même succédé à une bonne soeur à qui le guichetier disait:
- Mais ma sœur, si ce religieux est mort sans vous donner le droit de signature, comment voulez-vous que je vous paie?
Maintenant, un vieillard borgne assis dans un fauteuil roulant à commande électrique exécute des tours sur place en répétant aux nouveau venus, “le dernier, c’est moi!”. Au passage, il caresse un chien minuscule que tient en laisse un autre client. Quand l’animal s’ébroue, le handicapé lui dit:
-Pourquoi non? Pourquoi?
Vingt minutes plus tard, quand l’ensemble des opérations est passé, je vois que 350 Euros ont disparu de mon compte.
- Ah ça, je ne sais pas, dit le guichetier, allez voir la directrice et demandez-lui ce qu’il leur est arrivé.
Elle est occupée, je m’en vais.
Printemps
Journée splendide. L’air est lumineux, les mouettes tourbillonnent, la mer scintille. Quelques anglaises descendues des bateaux pédalent les jambes nues. Au coin des rues, le soleil chauffe, les terrasses se remplissent. Sur la promenade, les couples vont lentement, les gens se saluent. L’agitation et le travail paraissent soudain bien ridicules.
Multinationales
Tout à l’heure, j’entre dans chez un vendeur de téléphonie mobile, je demande un contrat de fibre optique — il me propose un paquet.
- Que la fibre, merci.
Avec quoi suis-je ressorti du magasin?
Mon contrat de fibre optique, un contrat de téléphonie mobile et un numéro de poste fixe, les trois étant vendus conjointement. Ainsi qu’avec une boîte et deux cartes codées dont le vendeur m’explique qu’elles me permettent de me connecter immédiatement, partout, dans la rue par exemple. Du papier aussi, le contrat. Douze pages.
- Signez-là!
- Le prix, où figure-t-il?
- Il n’est pas indiqué.
- Et il me faut aussi une signature ici, ici et là.
Proscrastination
Que toute démarche implique un temps long n’est peut-être pas si mauvais. Voilà trois jours que je me rends à la banque, obtiens mon numéro, me présente au guichet et repars les mains vides. En Suisse, j’aurai étranglé mon interlocuteur. Ce matin, bien qu’il me faille recevoir huit chèques avant demain midi sauf à faire échouer mes projets d’achat, je me suis entendu dire: “espérons que demain votre ordinateur fonctionne!”
Pascales
Ces deux gamines qui venaient du pré, je les reconnus aussitôt. Pour qu’elles ne s’y trompent pas, je dis leur noms:
- Pascale Péron, Elsa Triolet! Vous n’avez pas changé depuis 1977!
Et j’étais sincère: le corps menu, la tête aimable et la peau douce, elles étaient aussi pimpantes qu’à l’époque où nous jouions dans les préaux ensablés du Cours Molière, cette école juive d’Aravaca, Madrid, où je faisais mes petites classes. Mais alors me revenaient en mémoire mes sentiments. Pour Pascale, un amour sans limite que je n’osais exprimer, pour Elsa, un intérêt plein de distance. Alors, pour ne pas faire de favorite, j’ajoutais:
-Je me souvient parfaitement Elsa, tu jouais du piano dans une maison proche des terrains vagues.
Cependant au réveil, je vis qu’il était impossible de travestir le passé: si j’appelais bien Pascale par son nom, “Péron”, je ne me souvenais pas du nom d’Elsa et c’est pour quoi je l’avais rebaptisée de celui que portait la femme de Louis Aragon.
Camaraderie
Entraînement armé sur des parcours dans la cave d’une armurerie en zone industrielle: même dans ce milieu de gardes du corps et de policiers, on rit et plaisante. Entre deux tirs et quelques considérations de balistique, on discute cuisson du riz, sardines et tortilla. Une spontanéité qui détend et facilite le travail. En revanche, la bière ne figure pas au programme. Mes compagnons qui boivent du café considèrent mon breuvage comme une drogue.