Expérience fascinante de désespoir chez Baudelaire: la poésie grandit l’homme en brisant les limites du réel, la réalité limite les acquis de la poésie en rappelant l’homme au réel.
Des monstres
Au supermarché (état des lieux oblige, le Supersol) deux montres nées femmes. L’aînée n’a pas trente ans. Elle pèse — j’évalue d’un œil sans expertise ‑140 kilos. En avançant le menton, la frangine se voit encore les cuisses. Gabarit relatif. En progrès. L’une des deux est mère puisque trottine dans leurs basques une enfant boule. Nous sommes au pain.
- Mais ça pue, dit Aplo.
Éduqué, quoique cela n’y fasse rien puisqu’elles ne parlent pas un traître mot de français, je fais l’innocent:
- Mais non!
Aplo qui n’est pas dupe:
- Je t’attends dehors.
Distance
Combat joué avec une femme de vingt ans, une fluette aux yeux bleus tachetés, à sa façon belle. Le corps est mince et dansant. Elle s’amuse, elle est gauche. Le poids de la raison et sa fatigue n’ont pas encore alourdi le destin. Elle saute, elle tressaute. Nous plaisantons. Tantôt elle parle allemand tantôt espagnol. Honte d’être de l’autre côté. Interdit, je me représente ce fait. L’accepte et me révolte. Et l’accepte.
Lumière
Après de longues heures à discuter du Chevalier Des Grieux et de Manon Lescaut, voici l’excellente promenade du bord de mer par un jour lumineux. Nous passons un rocher, un cactus, des perroquets, des mères qui poussent leurs enfants, un palmier, un banc de sable, une terrasse emplie de rires et je fais remarquer à Aplo:
- Quoi d’autre?
Zénobie
Par les nouvelles, j’apprends la reconquête de la citadelle de Palmyre, dans le désert de Syrie, où j’ai passé la nuit dans les années 1990 après avoir bu une quantité généreuse de Raki dans un jardin avec Olofso et une Allemande à couettes qui se baladait seul un sac de couchage sous le bras (et que nous avons retrouvée six mois plus tard dans une soirée au Népal). L’image montre les puissantes murailles de l’ouvrage trouées par les tirs d’obusiers. A y regarder de plus près — pour autant que cela se puisse sur une séquence vidéo — elles menacent de se rompre. Moi qui n’ai aucune sympathie pour les imbéciles qui arpentent au ras du sol ces contrées punies par la bêtise des Occidentaux, cela m’a touché.
Knut
Forte impression à la lecture de Knut Hamsun. Cet homme qui vivait hier aux septentrions dans un monde qui nous semble aujourd’hui si lointain parce qu’il allie deux principes, tous deux détruits par la ratiocination: la rugueuse réalité et le mysticisme païen. Un homme éternel qui a peur, qui aime, qui veut, qui ne veut pas — de ces êtres, disparaissant, qui ont le don d’effrayer les pusillanimes.
Enfoncement
Combien de soirées aurai-je passé à me saouler seul, face à un écran, en musique, content et inquiet, parfois angoissé, dans des lieux vides et reculés, cherchant si cet état de refus, si tant est qu’il puisse être amadoué, ne pourrait pas devenir une situation de long terme? Une chute. Une lente catastrophe. Que l’on vit et cependant regarde. Dans les périodes les plus noires, j’avais à relever les enfants de leur sommeil pour les remettre de bon matin à leurs devoir sociaux, l’école, et à me transporter dans notre bureau de Genève pour y faire mon devoir d’argent. Maintenant, ces contraintes sont révolues. Je peux me demander ci ce n’est pas ainsi qu’il convient d’envisager l’avenir, tel un enfoncement.
Vacances
Jours d’école à domicile rythmés par la préparation d’Aplo au bac littéraire. A son arrivée de Genève, nous avons distribué les livres sur la table de la salle à manger avec, chaque fois, le commentaire critique, puis nous avons compté les jours et dès l’après-midi, nous entamions notre préparation par l’Etranger de Camus. Sept jours plus tard, il nous reste à parler de ce recueil pour moi impossible à expliquer, les Fleurs du mal. Entre temps, j’ai enregistré des exposés, que je fais spontanément devant le micro, sur Manon Lescaut, Alcools, Huis-Clos, Candide et le Mariage de Figaro. Entre deux séances, je corrige le Triptyque de la peur qu’Art&Fiction publiera fin avril peu avant la tenue du Salon du livre de Genève, je me demande où est Gala (elle règle, dit-elle, des problèmes de “paplard” sur la Côte-d’Azur) et je lis Knut Hamsun.