Gala toujours sur le retour. Après le départ de la Côte-d’Azur samedi, la deuxième étape. Arrêtée sur le bord de la route près de Valencia dans un hôtel plein de vent. Elle envoie un message pour me dire la température de sa bière.
Banc
Au village, il y a cet homme, à peine plus âge que je le suis. Il a son banc au carrefour et regarde passer véhicules et piétons. Tous les jours, en tout saison. Sa constance est admirable. A se demander pourquoi il loue. Évidemment, le fait de louer suffit à établir qu’il n’est pas un clochard. D’ailleurs, il est correctement vêtu et respecte l’horaire bourgeois: il mange aux heures convenues. Puis revient à son banc. Hier, il pleuvait. Pour la première fois, je le voyais debout. Quelque pas sur place, sans s’éloigner du banc à qui il semblait reprocher d’être mouillé.
Baccalauréat
Étudiant ces classiques que l’école fait lire aux enfants pour la préparation du baccalauréat, je m’étonne qu’ils soient demeurés les mêmes depuis trente ans dans une société pareillement bouleversée. Est-ce à dire que nous fixons par souci d’idéal un temps des justes représentations? Ou au contraire qu’ayant perdu toute direction critique nous préférions maintenir le status quo? Baudelaire, je ne sais pas: si sa poésie est pour moi compréhensible, elle est fastidieuse à lire et par-dessus tout, sans profit spirituel ni intellectuel. Le Mariage de Figaro. Bel et bon. Mais ce n’est qu’un vaudeville de solide facture et quant à rire — car on rit — pourquoi ne pas le faire en regardant notre société pastichée par un auteur contemporain? Ensuite, Sartre. Huis-clos. De Sartre, je suis depuis toujours le défenseur. L’Imaginaire est un de mes essais de prédilection, et puis, à certain égards, je me sens proche des existentialistes, même si mon intérêt dans le mouvement va plutôt à Emmanuel Mounier ou Denis de Rougemont. Quoiqu’il en soit, soyons certain que cette pièce passerait aujourd’hui inaperçue. Première en son genre? J’ai peine à m’en convaincre. C’est en tout cas donner à voir à quel point notre tâche de derniers venus d’une histoire littéraire dont l’empire a dominé toute la géographie intellectuelle est laborieuse: au mieux nous repoussons à grands renfort d’inventivité les limites de quelques centimètres.
Temps
Grande pluie sur la côte. A nouveau la mer se déchaîne. Conduisant Aplo à l’aéroport, je montre les vagues grise, éméchées, qui s’abattent. Le sable vole, entre deux assauts les rochers soufflent. Comme d’habitude, les habitants se calfeutrent, la promenade est déserte. Dans l’averse, les voitures avancent au pas. J’écoute The Cult, ravi d’avoir vu mon fils, content d’être seul, prêt pour la reprise.
Knut 2
Knut Hamsun, vieillard sourd, retenu en 1947, sur ordre de la police norvégienne dans un asile psychiatrique, est autorisé un après-midi à gagner Oslo pour faire diagnostiquer par un occultiste une vue faiblissante quand une inconnue lui saute au cou, l’embrasse et le remercie pour ce qu’il est et ce qu’il a écrit. “Je n’offrais pas précisément le spectacle d’un splendide vieillard à la dame qui me prit dans ses bras rue Karl Johan.”
Images
Les images impriment la rétine. Sur l’esprit, elles glissent. Parfois, elle l’emballent. Puis se défont. Alors que l’écrit pénètre, grave, accroche aux plis. D’un simple signe lu, l’esprit travailleur obtient reconstitution. De l’image, il reste ce qu’il reste: l’équivalent d’une gifle dont on se demande le motif.