Effondrement de l’empathie chez le jeune blanc robotiquement rompu au registre exclusif de la demande tant dans sa relation à la machine que dans son action virtuelle.
Valladolid
Sur une piste qui longe la nationale. Le vélo à panier tremble. En embuscade dans les détritus, de gros lézards cailleux. La chaleur est étouffante. “Le Cenote est au bout”, a dit le loueur. La piste, trouvée par hasard, le reste, à l’avenant. Car il n’y a aucun panneau. Je me fie aux images du téléphone. Tout de même j’aboutis. Sur un terrain défriché, une bâtiment badigeonné de chaux ocre et des camionnettes de touristes. Entrée du Cenote, douze francs — une fortune. Un Cenote est un effondrement de la roche qui met à nu partie de la nappe phréatique sur laquelle repose le Yucatan. Il y en aurait quatre à cinq milles dans l’Etat. Jeux de lumière, puits turquoise, lianes. Beaucoup aimé l’an dernier, avec Toldo, près d’Izamal. Là, il faut mettre le gilet de sauvetage et faire le plongeon au milieu d’Italiens, de Français, d’Ukrainiens. Quinze personnes, pas une sinécure. Pas motivant pour autant. Surtout avec le gilet. Pour aller flotter comme un glaçon de cocktail. Je remonte à vélo. La chaleur est encore plus forte. Le ciel se voile. Au premier OXXO, à l’entrée de Valladolid, achat d’eau. Je vide la bouteille. Dans les arbres, un vent. Les lézards prennent la pose, lèvent la tête, fixent les nuages. Quand j’atteins l’hôtel de la famille chinoise, des coups de tonnerre retentissent. Puis la ville entière remue. Les manguiers de la cour secouent si fort que les chauve-souris s’écrasent sur la façade de l’hôtel. De l’autre côté, derrière la fenêtre, les noix de cocos martèlent le tronc. Une petite noix s’envole. Elle atterrit devant le Jésus de plâtre du parking. Mes sabots de caoutchouc aux pieds, je traverse jusqu’à l’épicerie SIX. L’eau clapote au niveau des chevilles. Une chauve-souris est emportée par le courant. A l’hôtel, serré dans le cagibi à lessive, un parapluie en protection, le couple de chinois marmonne. A la réception la fille est toujours prise par son achats d’armes de destruction lié à la dotation de son nouvel avatar de War game. L’orage dure deux heures. Quand la pluie s’arrête, le bar relance la musique: techno jusqu’à vingt-deux heures. Puis un concert populaire prend le relais. Sur tréteaux, coincés entre le palais municipal et la cathédrale, des groupes animent pour toute la ville jusqu’à deux heures. Mieux que des hostilités. Quand le bruit le cède au silence, un monde revigoré prend possession de ma chambre: moustiques, parasites, lézards et plusieurs espèces de fourmis, certaines rouges et véloces, elles arpentent le sol, d’autres noires chocolatées, elles sillonnent les parois, dévorent les moustiques que j’écrase. Au réveil, la jeune chinoise me prépare un café. Elle apporte aussi un sandwich. Elles est gentille. Mais je crains de faire mauvaise affaire. La veille, leurs pâtes m’ont valu un mal d’estomac. Des pâtes. Là, on est dans la recette du chef: poulet et sauce et tomates sur toasts. “Je l’empote, ce sera parfait pour le voyage que je vais entreprendre!”. Au premier coin de rue, je jette le sandwich.
Vol
Partout des Ukrainiens en vacances occupés à dépenser l’argent des enveloppes européennes de soutien à Zelenski. Fribourg, Madrid, Budapest, soit, il faut des refuges. Mais Verbier, Alicante ou les plages du Yucatan? Avant d’être matérielle la corruption est morale. Elle est la cause de la guerre, elle est lisible sur les visages de ces touristes du profit, elle est une honte pour ceux qui se battent et tous les jours meurent et sont défaits.
Playa del Carmen 2
Nausée, version monde 2.0. Après une autre douche, je chausse les lunettes de soleil les plus sombres et m’aventure pour la seconde fois sur l’artère passante du bord de plage. L’écœurement m’arrête. A peine si j’ai marché 500 mètres. Energumènes d’Europe et d’Amérique à demi-nus, ni jeunes ni vieux, mais lourds, mais gros, bleuis des pieds à la tête, porteurs de chiens quand il ne les promènent pas en poussettes, qui se dandinent et mangent des pizzas. Muzak des boutiques, rabatteurs habillés en Mexicains, pacotille d’osier, pharmacies de Prozac, ponchos, excursions pour Cancun et aux carrefours, dans leurs déguisements, Spiderman, The Mask et Michael Jackson.
Cancun
Atterri à bord d’un vol Avianca. L’avion marquant un angle d’un quart par rapport à l’axe de la piste au moment de se poser. Après ça, les passagers encore à bord, un mail s’affiche sur l’écran du téléphone: “valorisez votre expérience avec notre compagnie”. Pour ce qui est de Cancun, je n’avais pas le choix. Au départ du Salvador, l’alternative était Medellín en Colombie. A distance du terminal, la gare des bus. Direction opposée à la presqu’île de Cancun, entièrement aux mains des touristes américains.
Aube
Il est tôt. très tôt. Du moins pour un lève-tard. 6 heures, je suis prêt. Réveillé à 4 heures. Car un type qui n’a pas l’habitude (d’abord douze ans de squat, désormais 5 ans sans travail), un type qui doit avec cet héritage se conformer à un réveil-horloge ne peut plus dormir. Donc 4 heures. Une heure de patience avant de se lever. 5 heures. Je sors du lit. Le chauffeur Sergio frappe à ma porte à 5h45. Plus angoissé qu’on ne peut l’être (toujours les “chorros”). L’avion pour le Yucatan mexicain est à midi, au départ de la capitale San Salvador, environ 100 kilomètres. Sergio : “j’espère qu’on va y arriver!”.
Japon
Sushitoto. Pas au Japon, au Salvador. C’est là que je vais me rendre. Pourquoi? Il faut bien aller quelque part. A nouveau Karin sermonne: “en un jour, c’est impossible!”. Le ville au lac, avec volcan, et hôtels, salvadorienne, de Sushitoto, est à huitante kilomètres. Le jour se lève. Toute la nuit un vent du diable a arraché les toitures, les pigeons n’ont cessé de se balader, de forniquer et de chier sur la tôle, au-dessus de mon lit, mon sac est fait, je suis paré et… il est déjà trop tard. “A cause des “chorros”, dit Karin. Leur espagnol, je ne le comprends pas toujours. Cette fois je cherche trop loin. “Chorros”, au Salvador comme en Espagne, veut dire “chorros”, c’est à dire torrents d’eau. Ils dévalent sur la route qui mène à la capitale. J’explique que j’ai repéré une autre route. “Oui, dit Karin, mais non, personne ne passe par l’autre route”. Donc il va falloir passer par les “chorros”. Et Karin balance la même phrase qu’hier: “demain, si tu te lèves plus tôt…”.
Santa-Ana 2
“Comment? Vous allez partir maintenant? Non, non, il est beaucoup trop tard¨”. Quelle heure est-il? Il est neuf heures. A peine. C’est le matin. J’ai fait en sorte de me réveiller. Le point de départ du volcan n’est qu’à 18 kilomètres. Même en traînant les pieds. Mais Karin assure: “à votre place, je remettrai. Demain, par exemple, vous vous réveillez à sept heures… Alors vous pourriez être de retour avant la nuit”. Fin du projet volcan. D’ailleurs, c’était du volontarisme. Grimper sur un volcan, ça ne m’intéresse pas. Le Bromo à Java ou le Batur à Bali… Bien sûr, bien sûr, mais je n’en garde pas un souvenir impérissable. Retour en chambre, puis sur la place. Jolie, avec ses pigeons, ses touristes qui photographient (toujours les mêmes dix touristes), touristes qui entrent pour visiter l’église (en fin de compte, pas une cathédrale), église qui ressemble à n’importe laquelle des cent mille églises du XIXème que l’on trouve dans nos bourgs, du moins pourrons-nous dire, les touristes et moi: “je suis aller au Salvador”.