Cette remarque sur l’intervention administrative des polices, j’entendais dire “après urgence”, je la consignais avant d’avoir lu l’information relative à l’attentat de Barcelone que j’apprends à l’instant. Mes phrases étaient motivées par le film Security regardé dans mon arrière-boutique tandis que survenait l’attaque en Espagne. Peu importe, ce qu’elles signifie dans ce contexte que modifie provisoirement l’actualité. Du moins faut-il insister sur le fait que l’État a non seulement abandonnée le peuple mais qu’en défendant son intérêt il engage le sacrifice du commun. Nous ne sommes qu’au début du purgatoire.
Arrière-boutique
Après deux pannes de batteries, sept cent kilomètres de route avec interdiction d’éteindre le moteur, la pluie, les embouteillages et la nuit, nous déchargeons dans l’arrière-boutique de Lausanne qui contient empilées jusqu’au plafond l’essentiel de mes possessions, vingt-quatre litres de bière, six cents cachets de vitamines, zinc, omega plus, a, b et d, les maillots de bain et les robes de soirée de Gala, les livres destinés aux amis d’Agrabuey, les affaires de Krav-Maga et les chaussures de course, de la vodka, du café et du beurre fondu, les couteaux de cuisines et le couteau militaire acheté à Augsburg, les vélos, les spatules de bois, des réserves de sel et de poivre en moulin, deux ordinateurs, les habits d’été et d’hiver, les classeurs administratifs français, espagnols et le courrier que l’on a déposé à mon intention, le tout, sur le sol, puis sur le lit, dans les espaces creux, sous les chaises, derrière les radiateurs, en équilibre sur les lampes à pied… bref, nous habitons une grotte. Une seule position est tenable, les jambes contre la poitrine, le dos au mur. De cette position, je considère le chantier. Plutôt, je me mets à détailler les choses. Et je vais de surprise en surprise. “Tiens, mon livre de Verlaine, le hamac cambodgien, le foulard de Tudela, la machette, et là, l’abat-jour de Gimbrède, et ce pot… que contient-il? Des agathes, celles que j’ai gagnées à Fribourg… Plus haut, il y a les skates et ma veste de motard… La réplique du christ de Velazquez, un pantalon de l’armée thaïe, ce livre de Fanor que je n’ai pas encore lu…” Ce qui m’amène à ce projet: raconter les six dernières années de vie en lisant le contenu de mon arrière-boutique.
Anniversaire
Munich — le 8 août Aplo fêtait ses dix-huit ans. Comme j’en avais l’intention depuis ma première visite il y a quatre ans, je l’ai emmené au Musée allemand. Au lieu de visiter les grandes salles où sont les bateaux et les avions, nous sommes passé par les vestiaires et les toilettes afin de descendre de plusieurs niveaux et entreprendre le parcours des métiers du forage, circulant sous-terre entre reconstitutions de galeries, veines de charbon, de fer et de sel. Des enfants petits criaient. Les voûtes se mirent à résonner. Je ne dis rien. Luv réagit la première: “ils sont pénibles!” Et Aplo: “que font les parents?”. L’occasion de leur rappeler la grotte d’Azé, en France. Ce jour-là, Aplo avait dix ans. Nous étions partis de Lhôpital en voiture. C’était un mercredi, j’avais du travail et deux téléphones qui ne cessaient de sonner. Sur l’autoroute, nous avons pris la mauvaise bifurcation. Au lieu d’atteindre la Bourgogne, c’est Lyon que nous avons atteint. Une banlieue industrielle sous le soleil. Pendant que Gala interrogeait des grues qui attendaient le client devant un dépôt de carburant, je négociais un contrat d’affichage. Aplo et Luv jouaient à l’arrière de la voiture. Quand nous sommes enfin arrivés à destination, une classe de primaires s’est engouffrée pour la visite. Tout le long, ces gosses que leurs professeurs ne réprimandaient en rien ont juré et chahuté, au point que j’ai fini par intervenir m’attirant les foudres de Gala. Aplo et Luv ne s’en souviennent pas, mais ils doutent que ce puisse être pire que les cris de ces gnafrons qui courent à travers les fausses galeries du musée allemand — pire, ça l’est. Plus tard, nous remontons jusqu’au jardin anglais par les berges de l’Isar. Aplo achète fièrement son premier paquet de cigarette officiel. La vendeuse du kiosque contrôle sa carte d’identité, le félicite, lui offre des biscuits et un briquet. Enfin nous rejoignons Gala à la brasserie Osterwaldgarten, choisie parce que nous la fréquentons depuis que nous venons à Munich, mais aussi parce que les deux enfants, outre les prénoms et le nom, s’appellent Vestenskov, ce qui en danois, comme Osterwald en allemand, signifie “de la forêt de l’est”.
Allemands
Dans le quartier, les gens remuent le moins possible. Bouger, est le terme exact. S’ils le font, c’est en en silence, le long de trajectoires rationalisées. Manière de conjurer les mauvais coups du destin? Vous croisez un passant, il mesure la distance, salue et s’échappe. Civilisation extrême, entre effacement et rigueur. Drôle de peuple. Mais il est vrai: tous les peuples sont drôles aux yeux de l’observateur extérieur. Mais alors pourquoi le peuple suisse me semble-t-il le plus étrange et le moins compréhensible de tous? Emportés à travers une série de changements dont la vitesse désindividue comme un vitriol
Max
Collection splendide de toiles de Max Beckman réalisées dans le courant des années 1930 à la Pinacothèque, dont une toile aux personnages flous, comme soustraits au règne matériel, dans une manière distincte de ces couleurs fauves contournées de noirs qu’affectionne le peintre, Die grosse sterbeszene. Devant le lit du mourant, une figure en posture verticale et une autre, femme nue de chair grise et pommelée, accroupie, les jambes écartées, de dos.