En fin de journée, accès de désespoir. Rien de très criant. Assis sur une chaise de jardin, la pièce est sombre, je ne peux rien faire, ne veux rien faire, le sais, et cependant, je ne veux pas rester là, pas rester assis.
Considération
Puissé-je vivre au sein d’une communauté d’hommes avec qui entretenir des rapports de considération! Peut-être n’aimerais-pas toujours leur activité, jugeant d’elle au cas par cas, mais il me suffirait d’admettre que par la loi de l’effort et selon le progrès, ils se sont détachés de leur situation initiale mariant autant que faire se peut la nature et la culture pour saluer la valeur de leur trajectoire et tenir pour acquis que chaque membre de la communauté est fait comme moi, qu’il parcourt les méandres de la conscience, tente d’éclairer les rapports, agit à la lumière des faits et à l’aune des possibles.
Barrages
Rêvé hier qu’un barrage cédait. Les eaux m’emportent. D’autres naufragés, atteignent les berge, je glisse, me débats, me perds. Or, ce soir, comme je branche le disque dur que m’a offert Monami, je choisis parmi 500 films, sans présomption du sujet, un documentaire intitulé “Ageing America”… qui traite des ruptures de barrages.
Admiration
Lorsqu’ils sont à l’oeuvre dans mon périmètre, j’éprouve pour les autres une forte sympathie, non pas que la tâche soit originale ou qu’elle m’intéresse, mais j’admire la faisabilité et la joie simple qui accompagnent l’enchaînement des actes qui donnent lieu aux choses, m’apercevant que moi aussi, en un temps récent, j’ai fait et refait et continué de faire dans les mêmes conditions, avec cette même joie, mais que justement, dégagé de l’obligation de faire, je me consacre désormais à l’admiration, admirant que ceux qui font fassent parce que, pour moi, cela est devenu tout à fait insupportable.
Pinget
A côté du poêle, profitant du moment où la connexion internet de la municipalité fonctionne, je cherche des meubles d’occasion répandus dans la montagne entre la Navarre et l’Ariège, j’avale des bières et aussi je songe, il avait raison (Pinget): toujours on fait ce qu’on a fait, qui est une chose, une seule et même chose, jusqu’à la fin — alors on vous assène un coup sur le crâne, car c’est assez, et la séquence s’interrompt. Reprise par un autre vivant, lequel engage une nouveau jeu d’obsession.
Bombonne
A huit heures, le maire frappe du poing contre la porte.
-Suis au lit !
Je me réveille:
-Donne-moi dix minutes!
Le temps de me raser, il entre avec son marteau-piqueur et attaque le socle de douche. La veille, après six heures de route, j’ai déballé, aspiré, récuré.
-Ouvre les fenêtre, il va y avoir de la farine!
Aussitôt, les meubles sont blancs, des éclats de mortier giclent sur le tapis. Puis arrivent les plombiers, à reculons, à bord d’un camion plus gros que la rue. Pour s’extirper du véhicule, il leur faut passer par la fenêtre.
-Jésus.
A son tour, l’autre tend la main.
-Et moi, je suis le frère de Jésus.
Je leur montre les robinets que j’ai apporté de Lausanne (la semaine dernière, je me suis souvenu que nous étions Monfrère et moi distributeurs de matériel sanitaire, société en liquidation mais toujours livrable).
-Si c’est du Suisse, fait Jésus, c’est pas de l’Espagnol.
-C’est Allemand.
Il soupèse le mitigeur, le fait résonner d’un coup de clef à mollette.
- En tout cas, c’est pas du Chinois.
Quand il a fini l’installation, il regarde ma chaudière (je sais ce que c’est, parce qu’on a pris soin de me le dire: c’est une chaudière. Un modèle des années 1970 qui ressemble à un frigidaire).
-Où sont les boutons? dis-je.
-Mm? Derrière… Mais il y a quelque chose que je ne comprends pas. Jésus!
L’autre descend et confirme:
-Oui, quelque chose ne va pas.
Il suit les tuyaux de cuivre et conclut:
-Votre eau chaude, elle vient de chez le voisin.
-Il ‘y a pas de voisin.
-Alors vous avez une bombonne d’eau chaude.
-Non.
-Si, mais elle est cachée.
Et en effet, après avoir toqué contre tous les murs de la maison pour voir si l’un d’entre eux sonne creux, je découvre une trappe dans le plafond, l’ouvre et voici une bombonne.
Rassuré
Je reviens de la gare où j’ai bu sous les arbres, dans le noir, avec une famille qui chantait autour d’une petit radio. Par la route du col, je retourne à Agrabuey en écoutant un concert de RPWL. La voiture garée, je m’empêtre: toutes sortes de feux, d’écrans, d’avertisseurs, qui me disent de faire je-ne-sais-quoi (pas encore eu le temps de visionner le film qui explique le fonctionnement de l’engin). Bref, je suis là, dans la nuit ne partie basse du village, mon sac de commissions à la main, quand arrive la femme du maire. Elle revient de la piscine avec une de ses filles. La sœur est dans la voiture du père, qui suit. J’embrasse la dame, le père place sa jeep, saute à terre et me tend la main. Puis il empoigne son fusil et vérifie le chargeur. Nous nous souhaitons bonne nuit et rentrons dans nos maisons. Voilà qui est rassurant.