Bientôt, j’entrerai en concurrence avec Jarry lequel faisait livrer une citerne de vin au pied de son immeuble.
-Vous comprenez, dis-je au placeur de produits, je viens de la montagne, donc je dois savoir si, en général, vous aurez plus de bière…
Ne comprenant pas, saisissant une bouteille par le col:
-Là… elle est là.
-Je sais, mais six bouteilles, comptez vous-même, cela ne fait que six litres. Voyez, je les mets dans mon caddie, votre étagère est vide.
-Oui, bien sûr…
-Eh oui! Alexandre, enchanté.
-Manolo.
-Bien, Manolo, que pouvez-vous faire pour moi? Car je vais revenir!
L’employé retire l’étiquette du rayon:
-Je vais avertir, et nous allons déplacer une autre marque, pour vous mettre à disposition de la Skol.
-Prévoyez dix ou quinze bouteilles. Disons pour demain, et ainsi de suite, au fil de la semaine.
-Très bien, je m’en occupe! Alors à demain Monsieur Alexandre, merci!
Supermarché 2
Supermarché
File d’attente de la caisse de supermarché hier à Puente (jamais plus de une ou deux personnes), j’ai soudain l’image d’attentes similaires, le matin, après une nuit à poser des affiches dans Genève ou une fête finissant à l’aube, à l’époque où je vivais avec Olofso dans le quat de Roche. Considérant toutes choses autour de la caisse, tapis roulant, présentoir à chewing-gums, caddies pleins, portemonnaies des dames, vitres coulissantes, blouse orange de la vendeuse de fleurs, chiens attachés, trafic au feu, sur le carrefour des Eaux-vives, “quelle blague!”. Sauf que, moins il y a de gens pour penser ainsi, moins elle est drôle.
Bras 2
Aux urgences à Puente. Attendent dans le couloir un vieux Monsieur victime d’un coup de chaleur et un couple. Un ouvrier en bleu, la main droite dans la main gauche, montre son doigt sectionné, réparé, et qui peine à cicatriser; considérations catholiques, mêlées de rire, d’exclamations, de soupirs sonores, mieux qu’un commentaire de match de football dans une salle de bistrot: ” ce que cette vie nous réserve!”, “si Dieu le veut…”, “voyez, moi, par exemple…”, “on est pas grand chose!”. Les autres acquiescent, évoquant le temps qu’il fait, qu’il ne fait pas, l’hiver trop long, l’été trop chaud, puis la porte du cabinet s’ouvre, le couple d’engouffre. Il ressort et appelle mon nom — j’entre. La médecin, m’écoute et constate: “il n’y a rien à faire. Attendre.” Elle prescrit des anti-inflammatoires, me dit d’appeler le suivant. Or, c’est ce que je voulais: savoir. Ou plutôt: entendre un avis (c’est en général l’usage de la médecine). Content du service dont j’ai profité, je rends son salut à la secrétaire et, venant à la porte de sortie, fait demi-tour. A la secrétaire:
-Y a‑t-il quelque chose à payer?
-Ah… Montrez votre carte d’identité, je vais faire une photocopie. Voilà.
Des urgences, je vais chercher les anti-inflammatoires. La pharmacienne attrape un formulaire. Elle note ma date de naissance, mon numéro AVS suisse, mon prénom, mon nom que j’épelle. Ne sachant à quoi cela peut servir, je fais:
-C’est utile?
-Oh oui, ainsi vous payez moins.
En effet, elle emballe la boîte de cachets, y ajoute la pommade que j’ai réclamée et facture un prix dérisoire. Être bien traité en pays étranger, on ne peut que se féliciter, et à si bon compte! Mais aussi, il y a de quoi s’inquiéter — à la fin, quelqu’un doit payer.
11
Las Vegas, à l’Arena, combat poids-moyens entre Canelo Alvarez et Amir Khan. La famille du Mexicain, un roux massif et barbu, est assise au premier rang. Par ordre, la fille, le garçon, leur mère, soit la femme du boxeur, une belle indigène, et puis je ne compte plus, d’autres enfants encore, il me semble même apercevoir un bébé, tous sont là. Chose étonnante, dès que l’arbitre lance la rencontre, l’aînée, six ans peut-être, fond en larmes choquée par ce crochet que l’adversaire arabe vient de mettre à son père. Le visage enfoui dans les mains, elle tremble comme une maudite, balance la tête, visiblement elle est apeurée, imagine le perdre — sentiment de mort, la caméra filme, on ne peut s’empêcher de penser à cela, à la mort du père. Reste 11 rounds.
Dormir
Dormir. Je ne cesse de dormir. Quelle excellente chose que le sommeil, et plus encore le jour, quand dormir il ne faudrait pas; mais que vaut ce “falloir” ? Levé en fin de matinée, vite recouché, relevé quand il me plaît de me relever et me couchant dès que la nuit se présente avec dans l’idée de dormir longtemps et amoureusement. Ces jours, le silence au village est si profond, qu’hier j’ai sursauté: ce bruit important qui me réveillait, c’était une feuille morte poussée par le vent contre ma fenêtre.