Bras 2

Aux urgences à Puente. Atten­dent dans le couloir un vieux Mon­sieur vic­time d’un coup de chaleur et un cou­ple. Un ouvri­er en bleu, la main droite dans la main gauche, mon­tre son doigt sec­tion­né, réparé, et qui peine à cica­tris­er; con­sid­éra­tions catholiques, mêlées de rire, d’ex­cla­ma­tions, de soupirs sonores, mieux qu’un com­men­taire de match de foot­ball dans une salle de bistrot: ” ce que cette vie nous réserve!”, “si Dieu le veut…”,  “voyez, moi, par exem­ple…”, “on est pas grand chose!”. Les autres acqui­es­cent, évo­quant le temps qu’il fait, qu’il ne fait pas, l’hiv­er trop long, l’été trop chaud, puis la porte du cab­i­net s’ou­vre, le cou­ple d’en­gouf­fre. Il ressort et appelle mon nom — j’en­tre. La médecin, m’é­coute et con­state: “il n’y a rien à faire. Atten­dre.” Elle pre­scrit des anti-inflam­ma­toires, me dit d’ap­pel­er le suiv­ant. Or, c’est ce que je voulais: savoir. Ou plutôt: enten­dre un avis (c’est en général l’usage de la médecine). Con­tent du ser­vice dont j’ai prof­ité, je rends son salut à la secré­taire et, venant à la porte de sor­tie, fait demi-tour. A la secré­taire:
-Y a‑t-il quelque chose à pay­er?
-Ah… Mon­trez votre carte d’i­den­tité, je vais faire une pho­to­copie. Voilà.
Des urgences, je vais chercher les anti-inflam­ma­toires. La phar­ma­ci­enne attrape un for­mu­laire. Elle note ma date de nais­sance, mon numéro AVS suisse, mon prénom, mon nom que j’épelle. Ne sachant à quoi cela peut servir, je fais:
-C’est utile?
-Oh oui, ain­si vous payez moins.
En effet, elle emballe la boîte de cachets, y ajoute la pom­made que j’ai réclamée et fac­ture un prix dérisoire. Être bien traité en pays étranger, on ne peut que se féliciter, et à si bon compte! Mais aus­si, il y a de quoi s’in­quiéter — à la fin, quelqu’un doit payer.

Loi

Les forces de police français­es abat­tent un crim­inel arabe qui force un bar­rage puis tente d’as­sas­sin­er un flic. La min­istre de la jus­tice: “ma douleur va d’abord à la famille”. Faut-il que ces gens en charge de la loi aient peur pour défendre d’emblée le crime.

Ipskov-2045

Quand les Russ­es promet­tent de télécharg­er la con­science sur un sup­port-machine, déréalis­er le tra­vail, robo­tis­er l’e­space domes­tique ou con­quérir la galax­ie, ils font leur pro­pa­gande en anglais avec un accent américain.

Eluder

Pour élud­er la ques­tion, se démet­tre, ces gens qui objectent, “c’est pire ailleurs!”. Seul m’in­téresse le mieux. A l’aune duquel tou­jours je juge. Si elle est, l’ac­tion est à ce prix.

11

Las Vegas, à l’Are­na, com­bat poids-moyens entre Cane­lo Alvarez et Amir Khan. La famille du Mex­i­cain, un roux mas­sif et bar­bu, est assise au pre­mier rang. Par ordre, la fille, le garçon, leur mère, soit la femme du boxeur, une belle indigène, et puis je ne compte plus, d’autres enfants encore, il me sem­ble même apercevoir un bébé, tous sont là. Chose éton­nante, dès que l’ar­bi­tre lance la ren­con­tre, l’aînée, six ans peut-être, fond en larmes choquée par ce cro­chet que l’ad­ver­saire arabe vient de met­tre à son père. Le vis­age enfoui dans les mains, elle trem­ble comme une mau­dite, bal­ance la tête, vis­i­ble­ment elle est apeurée, imag­ine le per­dre — sen­ti­ment de mort, la caméra filme, on ne peut s’empêcher de penser à cela, à la mort du père. Reste 11 rounds.

Entrecôte

Afin de démen­tir les rumeurs sur son état avancé de mis­ère, il allait saluer les voisins de l’im­meu­ble son entrecôte sous le bras, après quoi, l’ayant seule­ment louée, il la rap­por­tait à la bouchère.

Dormir

Dormir. Je ne cesse de dormir. Quelle excel­lente chose que le som­meil, et plus encore le jour, quand dormir il ne faudrait pas; mais que vaut ce “fal­loir” ? Levé en fin de mat­inée, vite recouché, relevé quand il me plaît de me relever et me couchant dès que la nuit se présente avec dans l’idée de dormir longtemps et amoureuse­ment. Ces jours, le silence au vil­lage est si pro­fond, qu’hi­er j’ai sur­sauté: ce bruit impor­tant qui me réveil­lait, c’é­tait une feuille morte poussée par le vent con­tre ma fenêtre.

Loi-Europe

Deux mots qui me héris­sent, et je ne fais pas métaphore, ils m’ont gâché une par­tie de mes heures, deux mots hon­nis sauf quand le pre­mier est util­isé par un Alain Supi­ot, le sec­ond par un Bernard Stiegler, “loi” et “Europe” — c’est dire quand une idiote, pas n’im­porte laque­lle, autorisée, légale, représen­tante, s’avise de les con­juguer!
Midi. Pour me ren­dre la mairie, je sors de mon poulailler (un vieil­lard apparu der­rière un tronc m’a expliqué lun­di qu’autre­fois ma mai­son avait cet usage), je tra­verse le silence, dépasse la fontaine, gagne la place, et là, je con­state que le dou­ble camion de l’épici­er qui donne du Klax­on pour ameuter à 11heures est tou­jours sta­tion­né, lui que je croy­ais repar­ti sur sa tournée des hameaux — je l’ai dit, il est midi — de sorte que je fais mes achats, cœurs de bœuf, chou fleuri, asperges et œufs de la ferme, mais tombé au milieu d’une assem­blée plus nom­breuse qu’il n’y paraît de ménagères et de voisins, nous par­lons, j’at­tends, nous par­lons encore, j’at­tends tou­jours, jusqu’au moment ou Pilar accourant me dit que ma cui­sine brûle. Je me pré­cip­ite et en effet, ma faba­da cal­cine; j’ar­rose, reviens au dou­ble-camion, ras­sure la pop­u­la­tion et quand enfin -ici encore ce n’est pas lit­téra­ture (si l’é­conomie suisse allait à ce rythme, nous auri­ons le niveau de vie de Diyarbakir)- lorsqu’en­fin dis­ais-je, je puis m’é­vad­er avec mon panier de légumes, j’en­tre dans la mairie, ouverte le mer­cre­di, entre dans le bureau où siège la secré­taire du maire, fig­ure de tous les vil­lages autant qu’ils sont de par le monde, à qui, la secré­taire, je dis :
-Pour­riez-vous me don­ner le nom d’une pro­prié­taire de mai­son?
-Non.
-…par­don?
-C’est stricte­ment inter­dit.
A ce stade, réchauf­fé par la bonne dis­cus­sion entre voisins, les aimables légumes et le soleil d’Aragón, je crois que la dame, secré­taire et gar­di­enne et admin­is­tra­trice, bref cette pécore, plaisante.
-Vous com­prenez, c’est la mai­son d’à côté, celle qui est abandonnée…commencé-je sur le ton diplo­mate, mielleux qu’im­man­quable­ment sus­ci­tent ces parangons du for­mal­isme que sont les secré­taires de mairie. Oui, ces gens sont mes voisins, et comme je n’ai vu per­son­ne depuis trois ans…
-La loi européenne inter­dit de com­mu­ni­quer les noms des pro­prié­taires!
Racon­tant cela, la rage à nou­veau monte. 
“Loi”, “Europe”! Alors que nous par­lons de “la mai­son voi­sine”, de “si ça brûle”, de “et moi, je fais com­ment?”. Comme dis­ait l’autre- pas mon ami, bien sûr, mais cepen­dant- “quand j’en­tend le mot… je sors mon pistolet!”.

Bras

Le bras sec­oué d’on­des, la main gon­flée comme un pneu, par moments l’é­paule prise de douleurs et cela en dépit de cap­sules anti-inflam­ma­toires et de pom­mades chauf­fantes. Je n’ai plus le choix, il me faut, après avoir quinze jours de suite retardé, descen­dre à la ville présen­ter ce bras à un médecin. Je ne saurais dire à quel point cette présen­ta­tion que j’imag­ine débu­tant par un for­mu­laire, se pour­suiv­ant par une attente en salle, puis une expo­si­tion des motifs et une soumis­sion à des machines, m’en­nuie, m’en­nuie et m’ennuie.

Perros

Il y a vingt ans m’avait ent­hou­si­as­mé l’échange épis­to­laire entre Georges Per­ros et Brice Par­rain, pub­lié je crois par la NRF, au point de chercher son équiv­a­lent — fraîcheur de ton, dés­in­vol­ture, per­spi­cac­ité — dans l’oeu­vre des deux écrivains; or, hier je relis les Papiers col­lés de Per­ros et n’y trou­ve que des phras­es d’un buveur de comp­toir au souf­fle court.