Passage tortueux de l’essai sur la critique fonctionnaliste du Cogito que produisent à tour de bras les Américains “philosophes de l’esprit” et leurs “expériences de pensées” qui convoquent “martiens”, “chambres chinoises”, “ordinateurs formels” ou encore (chez Denett) cette “Marie qui ne voit pas les couleurs”. Ces gens-là — en réalité des religieux — se perdent si bien dans leurs élucubrations qu’ils croient expérimenter dans un laboratoire scientifique, alors qu’ils creusent une métaphore. D’avoir tant lu les Méditations de Descartes facilite l’appréhension du problème corps-esprit et dans le même temps pointe sur d’innombrables possibilités d’interprétation qui rendent la question plus complexe qu’il ne faut. Mon propos était en l’occurrence de dénoncer l’idéologie matérialiste qui sous-tend le discours des Américains et favorise indirectement la création de cet homme du futur, artefactuel et déculturé, que prône le posthumanisme. Si je débouche, je pourrais alors montrer comment pourrait s’opérer à l’avenir, pour le malheur de l’humanité, la jonction entre le néo-libéralisme et cet homme-machine que veulent construire les multinationales du numérique.
Gide
Après plusieurs années, je reprends la lecture de Gide. L’élégance de la langue, la sobriété associée à la finesse des sentiments créé un effet rare de beauté. Ainsi dans La porte étroite: “Un soir que je m’attardais à lire, étendu sur le gazon à l’ombre d’un des grands hêtres pourpres, séparé de l’allée aux fleurs simplement par la haie de lauriers qui empêchait les regards, point les voix, j’entendis Alissa et mon oncle.”
Mil deux cent mètres
Pendant la fête, le maire me fait: “tu es monté à vélo ? Au refuge? Eh bien! Justement, on va faire le chemin avec des amis. Je te dirais!” Le lendemain: “tu es déjà monté par la piste des Blancs?”. Ce qui me donna à penser qu’il avait bu et confondait; j’oubliais l’affaire d’autant plus que moi aussi j’avais bu, bref, j’avais dû mal comprendre, il n’était pas question de sortir ensemble à vélo. Or, ce vendredi, après mon travail d’écriture, comme je me balade le long de la rivière ma chope de bière à la main, je croise le maire:
-Rendez-vous sur la place demain à huit heures!
De retour à la maison, je m’aperçois que j’ai accepté et vais devoir refaire les vingt kilomètres d’ascension sur ce chemin de cailloux et je m’inquiète: à mon rythme c’était pénible; pire que ça, affreux. Deux heures trente à pédaler par des pentes de douze et quatorze pour cent sur des roues qui patinent (je n’ai pas de VTT). Inquiet, je me couche tôt et dors mal. Des cyclistes me poursuivent. Je vole un tank. La tourelle est fermée. J’oriente le canon. Il démarre. J’écrase les cailloux de la piste: ainsi les pneus accrocheront. Dès que j’ai pris l’avantage sur les poursuivants, je saute sur mon vélo. Il résiste. Il est à plat. Crevé. Je vois: il roule sur la chambre à air… Sept heures sonnent. Je déjeune, je m’équipe, je rejoins la place. Le maire me présente aux huit grimpeurs. Ils arrivent de la ville voisine, à vélo, par les cols, sur des machines dernier cris (l’un d’entre eux à même un moteur). Cinq minutes plus tard, nous sommes en route. Les plus forts prennent de l’avance, disparaissent. Je lutte pour rester dans le groupe du maire. Comme moi, il souffre. Le rythme est trop élevé. Au bout de la première heure, j’ai un doute: vais-je tenir?
-Vous avez vos pulsations?
Les coéquipiers consultent leur ordinateurs. Cela me rassure, je suis dans la moyenne et ils ont vingt ans de moins. Mais bon, encore faut-il tenir. A mi-distance, j’avale un liquide. Première fois que j’essaie un de ces trucs. Effet immédiat: baisse de fatigue et surplus d’énergie. En fin de compte, nous atteignons le sommet en deux heures et quart, soit dix minutes de mieux que lors de ma sortie en solitaire. Alors le maire :
-Le rouleau compresseur est passé lundi, c’est un peu moins dur !