Mondialisme

Le Monde: “Les Européens d’as­cen­dance africaine”.

Venezuela 2

-Dans mon vil­lage, à sept heures, le soir, dit Diego le Vénézuélien, il n’y a plus per­son­ne dans la rue.

-Un petit village ?

-Cen­tre trente mille habi­tants. C’est l’insécurité.

-Déjà avant la crise ?

-Oui, mais là c’est pire.

Guadalajara 3

A son tour, Gala regarde par la fenêtre de la cham­bre d’hôtel. Prés noirs, ter­rains vagues, puis la nuit en pente douce jusqu’aux collines. La route file à l’est vers la Castille de Don Qui­chotte, oliviers, moulins, forts en ruines.

-Tu es sûr qu’il y avait des réverbères ?

-Mais enfin !

-Oui, oui. Enfin, moi, je n’en sais rien, je ne suis jamais repassée par ici. 

Ce qui est faux : nous y sommes venus deux fois, ensem­ble, après le voy­age d’été à Tolède et Alcazar de San Juan. J’insiste. Gala aus­si : elle est cer­taine. Mémoire pour mémoire, la mienne est plus incer­taine que je ne le crois. En effet le lende­main, tan­dis que je com­pile pour une revue de Paris des extraits du Jour­nal de l’année 2007, je jette un œil à des notes plus anci­ennes et tombe sur cette remar­que de l’automne 1980 : « la pre­mière chose que nous avons fait à New-York, ce qui n’est pas bien orig­i­nal, est de mon­ter au cent-unième étage du World Trade cen­ter ». Alors qu’après l’effondrement, comme le sujet était sur toutes les lèvres, je dis­ais n’y être jamais monté.

Venezuela

A vingt-trois heures, au retour de l’entraînement, repas vénézuelien dans un restau­rant que les patrons ne gar­dent ouvert que pour nous. Sur une table en milieu de salle, nous ouvrons nos ordi­na­teurs. On nous sert sur la table voi­sine afin que nous n’ayons pas à les refer­mer. Ron­delles de banane frite, yuca, riz noir et plume de porc. Déli­cieux. Sur la nappe, des four­mis. Avant que le garçon apporte les plats, elles n’y sont pas ; après qu’il débar­rasse, elles n’y sont plus. 

Titre

Plus d’une semaine que je cherche chaque nuit, rai­son prob­a­ble de mes insom­nies et moyen veux-je croire de me désen­nuy­er dans l’attente du som­meil, le titre de rechange que je pour­rai pro­pos­er à mon édi­teur, celui-ci ayant émis des réserves quant au choix actuel et soulign­er dans le con­trat, à côté de mon pre­mier choix « titre pro­vi­soire ». Eh bien, moi qui me flat­te de maîtris­er la fab­rique des titres, je sèche. A l’heure qu’il est, j’en ai envis­agé plus de deux cents. Il faudrait relire le texte. En extraire quelques mots. Mais relire avant les dernières cor­rec­tions n’est jamais une bonne idée. Super­in­con­nu, voilà ce que j’ai trou­vé de mieux. Cher­chons encore.  

Télévision

L’appartement est équipé d’un téléviseur. Excep­tion faite des cham­bres d’hôtel, je n’ai jamais eu la télévi­sion. Ni enfant ni adulte. Mes par­ents la tenaient en réserve dans une armoire. Elle s’ouvrait un same­di sur deux. A la fin, nous n’y pen­sions plus. Ces jours, je l’allume. Con­clu­sion : la seule chose que l’on peut regarder ce sont les dessins ani­més. Toute théorique, puisque j’éteins. La semaine suiv­ante, je ral­lume. Cette fois, je choi­sis la chaîne d’information en con­tinu. Autant les dessins ani­més me réjouis­saient autant les infor­ma­tions m’angoissent. Et cela, à rai­son de deux gros quarts d’heure de vision­nement par jour. C’est que les prob­lèmes évo­qués à l’écran comme leurs solu­tions sem­blent avoir été fab­riqués pour occu­per le temps d’antenne. Ils trait­ent de notre société telle qu’elle n’est pas. Rôle de la télévi­sion : faire écran.

Rythme

Etrange rythme. Peut-être dû au cli­mat. Chaud, assez chaud, agréable, mais inhab­ituel pour ces gens de la mer — il désor­donne les com­porte­ments. Car ici la règle veut que l’on tra­vaille peu et lente­ment pour vaquer aux trois occu­pa­tions essen­tielles, aller à la ren­con­tre des autres, manger en ter­rasse, regarder les matchs de foot­ball. Or, les rafales de vent, l’air humide, la fraîcheur des soirées dépos­sè­dent les vil­la­geois de ces plaisirs. Elle les dénude, les sim­pli­fie. Ils se cherchent dans la rue, s’apostrophent et se trou­vent d’accord : où est le soleil ? que cela finisse ! Ce qui reten­tit encore sur notre horaire. A minu­it, je me couche. Gala va jusqu’au bout du film, qui ne m’intéresse ni en son début ni à la fin. Gala se couche. Quand je me lève, il est midi. Gala dort une heure de plus. A quinze heures, nous man­geons, puis je vais à l’entraînement. A vingt-deux heures, film suiv­ant et à nou­veau le lit.

Pain

Dis­trait, je pose le pain à l’envers sur la planche. Gala se précipite :

-Le pain ! Jamais à l’envers !

Rêve

Mon­père dort dans le même lit. J’entends des bruits der­rière la cloi­son. De l’eau. Puis des voix. Je m’alarme. J’appelle. Je crie. Si bien que Gala se réveille :

-Quoi, qu’est-ce qu’il y a ?

-Rien, je te raconterai.

Cinq heures plus tard, après l’insomnie, je me ren­dors. Je rêve que je vom­is de la bile noire. Mon­père me demande :

-Que se passe-t-il ?

-Je rêvais, j’ai cru que tu dor­mais à côté de moi.

-Je par­le de ce que tu as mangé.

«Sais pas, me dis-je, un pro­duit pour l’entraînement ? »

-Qu’as-tu mangé ? insiste Monpère.

(il sait tout sur les caus­es et les effets).

Je réfléchis à ce que je devrais et ne devrais pas lui dire.

-Un petit pain ?

Président

Le prési­dent des Français loue le patri­o­tisme et con­damne le nation­al­isme. Il n’y a qu’un acteur de théâtre pour croire que l’on peut faire dire aux mots ce que l’on veut.