Chien

Un ami accom­pa­g­né de son chien. Je caresse la tête du chien, il grogne.
-Il grogne, mais il est gen­til.
Per­tur­bant ce nou­veau langage.

Adolescence

Avec l’ex­péri­ence, je dirais que la femme a rai­son: l’homme est un ado­les­cent. Il prend vie dans une cham­bre, y fait entr­er quelques objets de son choix, crée un agence­ment, l’anime. Soudain, il est chas­sé de sa retraite. Le plus sou­vent par le père, lequel a lui-même été chas­sé par un père. La réac­tion est sans grav­ité. Chas­sé, il est con­fisant, il revien­dra. Mais la cham­bre dis­paraît, la géo­gra­phie devient incer­taine. Alors il se met en quête et porte ce désir, absurde, de retrou­ver ce qui a été per­du et con­ve­nait. Il prend ses respon­s­abil­ités. Elles sont énormes. Car des hommes qui ont per­du des cham­bres, il y en tant et plus que des cham­bres per­dues. En chemin sont les femmes. Elles quit­tent peu les intérieurs: on ne peut pas entretenir l’in­térieur et le bâtir, c’est à dire se trou­ver à l’ex­térieur. Certes, elle en par­tent aus­si, mais ne marchent pas: prochaine porte. L’ex­péri­ence de l’homme, c’est cela, le con­traire, l’er­rance, la pénible remon­tée d’un courant que nul n’au­rait cru aus­si fort. Et quand enfin il trou­ve à se jeter sur le côté, que fait-il? Il prend une mai­son ou n’im­porte quoi, y met une cham­bre et ne rêve que d’une chose, cla­quer la porte: c’est ce moment que choi­sis­sent les femmes pour le traiter d’adolescent.

Justice

Dérive total­i­taire de la jus­tice française. “Armes par des­ti­na­tion”. Cela n’a l’air de rien. Pra­tique­ment, si j’ai sur moi un livre et un sty­lo, je porte deux armes (assom­mante, con­ton­dante). A prox­im­ité d’une man­i­fes­ta­tion, je suis “pré­sumé coupable”.

Neige 3

Prom­e­nade le long de la riv­ière. A mi-chevilles dans les con­gères. L’eau coule bleue, le vent fou­ette la soulane, au ciel tour­bil­lon­nent les flo­cons. Au sol, la lumière découpée en plans nets par les façades de pierre des maisons. Hier, le paysan attendait un locataire pour son gîte. Main­tenant, je com­prends ce qu’il fai­sait dans la rue, à la nuit — il guet­tait. Le vis­i­teur n’a pas atteint de vil­lage. Blo­qué dans le col.
-Avec un enfant! Je lui aurais dit moi. Il est par­ti trop tard!
-Et main­tenant?
Le paysan hausse les épaules:
-Dis­paru.
Il se remet à cass­er la glace rue de Côte. 
-Ce soir, je dois aller à la ville. 
Il casse, je me mets au soleil. Il mar­que une pause. 
-Autre­fois, dans les années… 1980, il y avait du monde ici. Au moins trente per­son­nes. Il neigeait, les trente per­son­nes sor­taient. Cha­cun fai­sait un bout de rue. Et puis ce n’é­tais pas utile, il y avait les bœufs et les chèvres, rien que d’aller boire à la fontaine du bas, ils écra­saient tout.

Neige 2

Dès qu’il y a de la neige, les hommes se met­tent à peller. Il pren­nent ici et déposent là.

Postsublimation

Con­cept de pub­lic­ité pour une voiture de gamme supérieure dans les pays demi-pau­vres d’Eu­rope: mon­tr­er par l’im­age le nou­veau mod­èle de la mar­que de telle  façon que la majorité le juge hors de moyens afin de per­suad­er ceux qui pos­sè­dent ces moyens que s’ils roulent le mod­èle ils seront vus et reconnus.

Vie des bêtes

Les enfants allaient au zoo. Le bil­let général per­me­t­tait de voir chiens, chats, pigeons, poules et mou­tons. Moyen­nant un sup­plé­ment, il était per­mis d’ap­procher de la vit­rine aux rep­tiles. Tigres, lions et loups étaient réservés aux enfants dont les par­ents, désignés par le directeur, pos­sé­daient l’abon­nement premium. 

Raconter

Maîtres iné­galés de la nar­ra­tion, Hergé avec Tintin, Simenon avec Mai­gret. Il n’est pas for­tu­it que l’époque soit la même. Elle suc­cède à la cod­i­fi­ca­tion du grand roman bour­geois par les Nat­u­ral­istes, précède la rup­ture de con­trat du Nou­veau roman, cor­re­spond aus­si à la péri­ode du meilleur emploi général de la langue française.

Préplatonicien.

Dans le pre­mier vol­ume de ses Papiers col­lés, Georges Per­ros fait cette remar­que amu­sante et moins potache qu’il n’y paraît: “Quelle chance avait Socrate de ne pas avoir à lire Platon!”

Plaisir

Un des grands plaisirs de la vie dont je jouis actuelle­ment et auquel je prend chaque jour un goût plus avancé est de se couch­er dans un lit, une cham­bre, un vil­lage, au milieu d’une cam­pagne et de mon­tagnes pleines de silence pour réfléchir dans le noir; lié au pre­mier, cet autre plaisir que m’ap­porte le sen­ti­ment que nul ne vien­dra me déranger, que je puis aus­si longtemps qu’il me plaît faire dur­er cet état de suspension.