Aplo de retour des casernes de Thoune, grenadier de char, tenue kaki, belle démarche, et content. Ici, je répète ma surprise, me réjouis et formule une critique: force est de constater que la discipline intérieure que je pratique, cette discipline qui permet de mettre dans l’apparence autant d’anarchie que l’on souhaite, n’aura pas été un modèle suffisant. Les enfants construisent j’imagine d’après ce qu’ils voient, et ne peuvent accéder d’emblée aux rapports subtils (ajoutons que je n’ai jamais fait “le père”, je veux dire conditionné mes actes et pensées pour offrir un modèle). Dès lors, je me félicite. A être soumis aux règles et administré dans ses mouvements par une hiérarchie, mon fils semble découvrir les moyens de se mouvoir en société. Il m’embrasse, affectueusement me tape dans le dos, nous gravissons le Petit-Chêne et entrons à la brasserie du Palace de Lausanne. Là, il me tâte sur son projet : prendre du galon. Pour moi un cauchemar, mais qui me semble, vu ainsi, pour Aplo, la meilleure des idées. Passer du schéma subit aux responsabilités qu’implique de faire respecter le schéma aux autres est sans doute un exercice de caractère. Que je n’en ai jamais considéré l’utilité indique seulement que j’avais en ma possession — vraies ou fausses — les principes sur lesquelles j’envisageais fonder mon avenir. Le soir, après une promenade au Denantou et autant de discussions, Aplo rentre à Genève. Je retrouve mon père (qui vient de publier son autobiographie) et sa femme dans une pizzeria sous-gare : ils arrivent d’Allemagne en voiture, repartent demain à Budapest en avion.
Peinture
Au Musée d’art moderne de New-York, passé l’exposition calibrée des avant-gardes historiques et les productions contemporaines destinées au garde-meuble puis au feu, une série de toiles de Gerhardt Richter période noir-blanc et flou, selon mon plaisir rétinien et mon maigre jugement esthétique l’un des plus grands artistes de la fin du vingtième avec Anselm Kiefer.
Dernier avion
Newark-Madrid-Genève-Cointrin. Vol à l’heure, tarmac, parcours pressé vers le premier distributeur (des bus), le second distributeur (des trains) pour constater que toutes les lignes vers le centre-ville sont coupées. Les voyageurs désorientés s’entassent dans un bus mené par des Français qui eux-mêmes, à voix haute, protestent: contre les horaires, les changements d’horaire, les chantiers, les chefs, les salaires. Le convoi se met en route. Numéro 5, lent, marquant arrêt sur arrêt. Je me prépare à passer la nuit à Genève. Chez qui? Je cherche. Ici une certaine satisfaction à ne connaître plus personne. Un inquiétude aussi. Cependant défilent les rues, le places, les organisations internationales (ces choses), toute une brume solide, rêves anciens lieux connus, squats rasés, bars rasés, bureaux, tours de bureaux, plan général, travail, progrès. Dans le bus, passagers qui parlent seuls, parlons notre langue “maugréent”, passagers las, mécontents qui ne disent rien, ne s’en prennent à personne, signifient qu’ils acceptent, qu’ils accepteront.
Emballage
Les éditions me demandent quel est le “tag” qui convient au livre à paraître. Pour que je fasse le choix, l’interlocuteur énumère des acronymes. Ils désignent des catégories, (de mémoire, ne sachant retenir pareilles aberrations) “narration, roman, prose”, ne valant pas “document, vie sujet”.
Vide 2
Soi-dit en passant, on peut prendre pour monnaie comptante l’enthousiasme joué des Américains et sous le masque manquer le vide: s’y est laissé prendre, tard dans le siècle, le vingtième, un Baudrillard (faute générale de clairvoyance chez cet écrivain), ne s’y est pas laissé prendre, tôt dans le siècle, le vingtième toujours, un Adorno (le voyant aux intuitions délétères).