Quitté Agrabuey par le chemin. Les pluies et la neige gonflent les eaux de la rivière. Pour croiser les affluents, je porte le vélo. Passé Jaca, commence l’ascension qui mène au monastère. Sur le col, des chiens barrent le route. Je passe au travers. Ils suivent. Depuis départ pour Malaga il y a deux ans, j’ai oublié. Or, la descente qui mène dans la vallée n’est pas de celles qui s’oublient. Pas le moindre coup de pédale pendant une demi-heure. Autour, un désert de sapins blancs et de roche éboulée. La route se redresse à Triste. Un pont de métal enjambe le lac de barrage, je domine le cours du Gallego. A ce moment-là, j’ai soixante kilomètres d’avance, il n’est pas dix heures. Détrempé, grelottant, lorsque je m’arrête au milieu de l’après-midi dans une cantine, près d’un complexe cimentier, je n’ai fait que trente kilomètres de plus. D’abord, je renvoie le serveur: trop fatigué pour manger. Une salade, une soupe, je me chauffe les mains sous le sèche-mains et repars. Il pleut, mais s’est surtout le vent contraire. Si la route filait à travers un relief ou des arbres, mais elle est américaine, une droite sur plus de quarante kilomètres. La nuit tombe quand j’atteins Ejea de los Caballeros, demi-ville cachée derrière des collines terreuses aux allures de termitière. Un bulgare me loge dans une pension pour saisonniers arabes.
Libre
Discussion avec Gala. Elle me dit (et je sais, et je constate): “toujours, j’ai été libre”. Facilité à se mouvoir, à inventer le présent, à composer avec l’adversité, toutes choses qui relèvent du don, mais aussi, ce qui est moins répandu, désintéressement, une vertu. Ce à quoi j’objecte — “fait remarque” est plus juste — que c’est propre à sa génération, époque 1970: le progrès était là, il paraissait sans fin. Force est d’admettre: cela n’explique pas tout. Et j’en reviens à la liberté, la mienne: jamais, dirais-je à part moi, je n’ai été aussi libre. Sans prétention, je mets quiconque au défi d’être aussi libre. Non par plaisir de défier (je m’en fous), mais pour que mesure soit possible. Libre. Et quoi? Justement, je ne sais pas. Sinon que ce n’est pas facile. Et qu’aucun retour à la situation antérieure n’est envisageable.
Vélo
Toujours dans mon idée de me rendre à Bangkok à pied ou à vélo. Paysage de désordre devant, obstacles sans compte, silence et volonté, défaite du social, exhaussement. J’y reviens comme je prépare ce soir, à Agrabuey, mon vélo de randonnée pour gagner Madrid en trois jours (je prends un avion pour la Suisse) — il y près de cinq cent kilomètres. Cela n’est rien; depuis mai, je suis en contact avec les organisateurs de la Transpyrénéenne. Routes aléatoires, chemins, le tout sur 1500 km, un dénivelé fou… Le vainqueur met trois jours. Hier au bar, avalant du vin Somontano, les jeunes guides me disaient qu’en octobre un candidat était passé par le village. Il arrivait de Biarritz, mettait pied à terre pour le première fois. Il a fumé un cigarette, Mari-Luz lui a servi un café double. Station de quelques minutes, il est reparti.
Balduc
Ce lundi, deux malles ont échoué devant ma maison. Aucune adresse. J’ai voulu les ouvrir, serrures verrouillées. Balduc, toujours curieux, est passé. Il n’a pas posé de questions. Ni lui ni les autres voisins n’ont posé de questions. Mardi, les malles étaient toujours là. Vendredi, il y en avait quatre de plus. Pour quitter la maison, il me fallait grimper. J’écris cela dans ma chambre, au lit, un pistolet à la main. Pour dégager l’entrée, mais aussi la rue, j’ai rentré deux malles dans le salon. Peut-être était-ce une erreur.
Hiver
Belle neige sur Agrabuey. Vers treize heures, je monte le premier des deux cols qui nous séparent de la plaine. Derrière moi, quatre voitures. L’une s’embourbe. Les passagers l’abandonnent. Une autre cale. Je ne m’arrête pas. Je coupe Kingdom Come et m’engage dans le brouillard. Concentré, je tiens le milieu de la piste. Quand j’arrive au village, les autres me rejoignent, dans la même voiture, tous. Je gare où je peux, en pente, à droite de la fontaine. Rentré, je me sers un vin. Arrive l’ouvrier du maire, l’abatteur. Ma voiture a glissé de dix mètres. Elle s’est arrêtée juste avant le mur. A seize heures, comme je mijote un papet aux poreaux, un message du “groupe village”: “c’est bon, je crois que nous sommes tous rentrés.”