Les ouvriers sur le toit, l’un siffle, l’autre entonne un chant, tous chantent.
Cullinan Billionaire
Au volant de la Rolls, Monfrère. Dans un virage, je glisse du siège passager. Cherchant à me relever, je crains de toucher les pédales, de provoquer un accident. La limousine traverse New-York, frôle un motard à l’arrêt, un poteau. Je comptabilise les griffures, conjecture les frais. Nous repartons. Un camion de la voirie s’engage à droite. Monfrère le suit. Le camion bifurque.
-Attention au mur!
La Rolls plante dans l’impasse. A gauche, à droite, un parc. C’est la pause de midi. Les New-Yorkais déambulent, boivent le café et bavardent. Un homme en costume approche. Je lis sur ses lèvres. Il me semble… oui, on dirait:
-Il parle français!
-En effet, dit-il, je suis l’ambassadeur, laissez-moi vous aider. Vous êtes dans une mauvaise situation. En l’état, vous ne pouvez ni reculer ni traverser le parc. Le dernier qui a essayé a reçu une amende de 27’000 $. Mais vous avez de la chance, la ministre de l’Intérieur est mon amie. Je l’appelle! Ne bougez pas.
“Margret…?”.
Educations
L’opposé de la contrainte est toujours fausse liberté. Il faut donc sortir de son éducation sans la contrer. Pour en sortir, défaire les éléments qui la composent. Ce qui implique de les comprendre. Et de comprendre leurs relations. Le mieux étant ici de saisir dans la génération qui précéda celle qui nous a formé quelles étaient les valeurs et leur traduction sociale. C’est fatalement l’inertie des individus les mentalement moins aptes à la critique qui crée le schéma obligatoire. Il est repérable. A partir de là, reconfigurer ses circuits. Leurs possibilités. Dans quelle direction? Pour quel sens? Question inutile. Dans toutes les directions, pour tous les possibles. Ouverture maximum. Négation de l’humiliation idéologique du bon sens, nature et culture, et liberté.
Rose
Dans le car longue distance une fille, peut-être une femme, qui manque de cou, qui a du ventre, qui lit la bible. Elle passe le siège qui se trouve derrière moi, dans lequel est assis un garçon en tout pareil, sinon qu’il sent le cannabis. Puis avec d’application repasse dans l’autre direction et s’assoit. Elle attend une minute, puis le salue:
-Tu es là?
-Oui, oui.
-Tu ne m’avais pas vue?
-Non.
-Toujours ces petites menteries.
-Non, vraiment.
-Je suis passé devant toi!
-Je ne t’ai pas vue, je n’ai rien vu.
-Allez, ce n’est pas grave, mais je ne te crois pas.
Puis elle ouvre sa bible et pendant tout le trajet lit en prononçant du bout des lèvres un morceau de texte souligné en rose.
Pierres et cailloux
Aidé de ses ouvriers et du jeune de l’abattoir, le maire travaille depuis ce matin à ma cheminée de toit, une belle pièce ronde. Il y met toutes sortes de pierres et cailloux. Et comme il se doit, j’ai confondu les provenances, la dureté et la couleur. La pierre de garnissage est brune et légère. De la tosca. Récolté dans les défilés montagneux, les “barrancos”, il s’agit d’une concrétion sédimenteuse produite par l’eau des torrents. D’une main, on lève un bloc de la taille d’un pain. Son poids dépasse à peine celui d’une éponge. Elle a des trous et des fils. Sculptées à la truelle, les “toscas” formeront le manteau de l’ouvrage; puis viennent les pierres d’ardoise. Maçonnées horizontalement, en collerette, elle arrêteront l’eau. Après les ouvertures en briques rouge, le chapeau, pointu et concave. Il a figure de champignon. Au pinacle, la pierre que j’ai ramassée sur la berge. Lourde, blanche, polie des eaux. Je l’ai choisie en forme de montagne. Vue de côté, elle rappelle la Dent de Lys que l’on voit depuis la maison de ma mère dans la Glâne.