Au-desssus des vallées occidentales, près du Somport, longue approche par le défilé de Chiniprès où je m’étonne de voir des vaches tant le sentier qui file sur le lit de la rivière est étroit. Le guide qui emmène le groupe déclare que nous en verrons encore. En effet, après deux heures d’approche, le vallon s’ouvre sur un plateau humide, le troupeau broute. Sur la gauche gauche s’élève jusqu’au ciel une paroi marquée de traces noires, ruissellements d’eau qui alimentent les pâturages, lesquels forment en hiver des cascades de glace. Après une nouvelle heure d’ascension en zigzag, comme nous atteignons les “ibones” (nom régional des lacs d’accumulation), les bêtes, de fortes génisses, sont à nouveau là. Elles occupent un espace étale, vert et minéral, mais nous ne sommes toujours pas rendus. Le guide indique maintenant en surplomb un rocher gris de deux cent mètres appuyé sur une épaule rouge. Je crois à une plaisanterie; non, c’est bien cela que nous gravirons, et de m’indiquer, petites comme la lunule de mon ongle des figures qui se hissent sur la pointe extrême. “Des escaladeurs avec harnais?” “Sans”, répond le guide. Des huit madrilènes qui forment le groupe (jeunes gens invités par un collègue de salle de fitness, un homme en chemise rouge de près de soixante-dix ans, parent du célèbre neurologue Ramon y Cajal), la moitié décide d’attendre au bas — peu rassuré, je monte. Encore une heure, nous piétinons les plaques de neige. Or, non seulement, il y a là des vaches, mais des chevaux sauvages. Aucun accès pour des bêtes aussi grosses. Je fouille le panorama. Ne trouve pas. Partout des sommets escarpés. Nous entamons la dernière grimpe, entre les rocs éboulés, parmi d’autres promeneurs, chevauchant des pierres dressées telles des stalagmites. Plus loin, il faut passer dans le chas de l’aiguille, puis sur l’autre face du sommet saisir une chaîne pour se hisser à travers un couloir : je fais signe au guide, “le vertige, j’ai peur!”, et retourne à l’ ”ibon”. Autour de 18h00, nous sommes de retour au village: nous marchions depuis 7h00 le matin.
Colis
Reçu par envoi postal, sur mon pas de porte, les photocopies commandées en ligne du manuscrit par moi traduit à l’espagnol de “H+. Vers une civilisation 0.0”. Le paysan m’entend sortir de la maison, il appelle: “Alexandre, tu as un truc!”. La femme du maire a réceptionné le colis. Jeudi dernier, elle m’avisait que j’avais près du canal, au bas de son jardin, un autre paquet, celui-ci coûteux, un haut-parleur de studio JBL destiné à amplifier mes concerts d’orgue enregistrés sur vinyle et mon groupe favori Napalm Death. Plus stressés que des piles AAA, désormais les chauffeurs-livreurs chiliens des postes privées d’Aragon et de Navarre jettent les livraisons à la tête des habitants pour tenir les feuilles de route imposées par la multinationale.
Film-vie
Autrefois, l’avenir des sociétés s’écrivait selon l’ordre des actes et de la pensée, chacun donnant un peu de soi; aujourd’hui, des scénaristes fournissent leur copie qui est diffusée et reprise par l’individu égaré, sans foi ni valeurs, chaque jour moins capable d’énergie vivante, lequel choisit un rôle parmi ceux qui sont offerts.
OM 2
Terminé à l’instant OM, récit de l’année 1987 dans le quartier des Bastions en la bonne ville de Genève. Trente-cinq ans après avoir écrit mon premier livre (Mexico-1984), je réussis enfin un bon texte. Deux cent pages d’un cahier chinois au papier épais annoté au Bic en 22 heures — content, très content.