Agrabuey

Au vil­lage fan­tôme, dans la rue demi-chaude, ce soir plu­vieuse. Le chien Cier­zo gémit, il me tend la pat­te quand je sors sur la marche de mai­son pour boire avec mon voisin lui-même assis sur sa marche. Longtemps seuls dans le jour qui tombe, les sap­ins dressés comme de cour­tes et vertes flèch­es sur les pentes de mon­tagnes, puis dans le noir, seuls tou­jours, à par­ler de tout et de rien, argent, rock, esclavage, pho­togra­phie, partageant du tabac, des idées, une attente, autant d’in­cer­ti­tudes qui se dif­fusent dans nos corps tra­vail­lés d’une saine con­fi­ance car nous sommes ici dans notre rue, ensem­ble, car­ac­tères incom­men­su­rables que le hasard a enté sur cette cam­pagne, voisins, allumant nos maisons le matin, les éteignant la nuit, con­tents de vivre dans les couliss­es du décor, partageant un monde bâti en pierres. 

Âge

Je me prends à rap­porter des anec­dotes plusieurs fois rap­portées, aver­tis­sant, car je ne suis pas bête encore, “peut-être vous l’ai-je déjà dit?”; pos­si­ble­ment un preuve de ce que je val­orise le passé, m’in­téresse moins au présent, crée des mythes faciles, entre dans la vieil­lesse, bassine.

Aujourd’hui

“Chaque fois que s’en présente l’oc­ca­sion, je m’ef­force de met­tre en garde les par­ents quant au monde cru­el dans lequel vivront leurs enfants. Monde de la tech­nolo­gie toute-puis­sante, de l’ef­fi­cac­ité immé­di­ate, et non point monde des idées — ce priv­ilège réservé à quelques-uns qui seront éloignés, écartés des zones actives du Pou­voir, bien que con­sti­tu­ant à eux seuls l’ul­time bas­tion d’une résis­tance face aux déchire­ments de toute nature. Afin que se pro­duise l’é­gal­ité réfor­ma­trice, il fau­dra que le religieux ait retrou­vé son sens et sa fonc­tion méta­physiques. En atten­dant, dureté, égoïsme et pesan­teur col­lec­tive seront, pour longtemps, l’a­panage du siè­cle prochain où l’in­di­vidu ne sub­sis­tera que par un sem­blant d’al­ié­na­tion aux exi­gences du groupe.” Louis Calaferte, Cahiers, 1991.

Etau

Une guerre com­mer­ciale exige la sim­pli­fi­ca­tion de l’homme. Laque­lle se pra­tique selon les cou­tumes des bel­ligérants: aux Etats-Unis, on tient ses dis­tances, on évite de se ser­rer la main; en Chine, on cache ses sen­ti­ments, on masque l’expression.

Buk 2

..mais quel écrivain. Qui se rate, le sait, se rate encore et alors réus­si, magistralement.

Buk

Chez Bukows­ki, un côté com­merçant-vendeur qui met à mal l’homme.

Filmer le futur

Debord que j’ai un peu lu, un peu relu, un peu com­pris, aimait le ciné­ma car il était pro­jec­tion­niste dans un monde obscur, celui de l’après-guerre de France. Du fond de sa cab­ine, il a vu et revu les mêmes films, sculp­tant mal­gré lui un cerveau qui devien­dra obses­sion­nel comme le sont les cerveaux des grands hommes qui d’abord ne se com­pren­nent pas, signe que le monde pour­rait bien, dans le futur, s’align­er sur cette incom­préhen­sion. Nul ne doute de son intu­ition, capac­ité qu’il avait entre tous, qui réveille tou­jours les morts et donne ces jours, pour notre usage tardif, devant le détourne­ment dia­bolique de l’épidémie de grippe tueuse, ceci: les puis­sants met­tent en scène dans les stu­dios de ciné­ma des expéri­ences sociales qu’il appliquent ensuite, en cas de suc­cès, hors les salles

Littérature

Quel livre écrire? Kertész, Bern­hardt, Duras, en apnée dans les souter­rains, por­tant un fardeau, eux-mêmes, en cours d’ex­plo­ration et per­dus, à creuser, ram­i­fi­er les veines intérieures, reliés au com­mun par la seule musique de la phrase, géants qui s’épuisent, génies qui se meurent. Un héritage niet­zschéen. A mille dis­tance de toute poli­tique, une retraite au désert, dans le sein de nos cap­i­tales de pro­grès, de fausse cul­ture, logés, mal logés, mod­estes, déval­orisés, fous —  même s’ils pou­vaient entre­pren­dre la tra­ver­sée des sables de sépa­ra­tion, le désert, ces obses­sion­nels buteraient éter­nelle­ment con­tre un mur de vit­re tels des poulpes acci­den­tés qui, à l’el­lipse de leur tra­jec­toire glis­sent, tombent et que l’on regarde déchoir. Plutôt, il faudrait renon­cer à ce tra­vail de soupir écrit que nous pro­duisons texte après texte, pho­tophores alter­nat­ifs dans la nuit qui gagne afin de se réu­nir et mailler un monde autre, non pas jux­ta­posé (encore une poli­tique), mais super­posé, un monde qui referait la société, cette chose que l’on nous dit aujour­d’hui être le monde, le “seul monde pos­si­ble”, est qui n’est qu’assem­blage de matières, les unes vivantes les autres mortes (aube des robots), le tout volon­taire­ment con­fon­du. Mais, com­ment ces rares péné­trants, écrivains majeurs, sor­ti­raient-ils du texte? S’ils se sont enfer­més, c’est pour ne pas voir. Ils ont dit et dis­ent, ils ont écrit et con­tin­u­ent d’écrire pour ne pas voir, ne pas accepter, clamer qu’ils refusent et cepen­dant vivre, vivre en dig­nité. Un écrivain qui pénètre ne sort plus du texte, il va et va.

Foyer

Entr­er là où per­son­ne ne vous espère, sus­citer des rela­tions bonnes, et ne plus ressortir.

E‑poisson

Le pois­son d’or­di­na­teur est un être qui porte le même nom que son homo­logue aque­ux et domes­tique, rési­dant d’un aquar­i­um de plai­sance, Tétra du Con­go, Gup­py male ou Hem­mi­gram­mopeter­sius, mais à sa dif­férence, il est un pro­duit logi­ciel, ne sait pas ce qu’est de l’eau, une plante ou un rocher, et vit éter­nelle­ment au titre de sous-com­posant d’un fonds d’écran commercial.