Il neige à gros flocons sur Agrabuey. Au milieu de la nuit, il était déjà tombé vingt centimètres (je lisais les notes de Gide datées de 1949, les dernières). Ce matin, les voisins se promènent. David déblaie la place, les chiens s’ébrouent, les enfants jettent des boules dans la rivière. Sur la pente de Puente, avec l’aide des mamans, les petits ont organisé une descente de luge. Le chasseur Luis prend la pelle et fabrique des sauts. Les pères accourent de maisons, s’essaient à la luge. Par le Valle d’Arnos arrive Jorge à ski de fond, le maire rapporte les sangliers qu’il a tiré. Dans notre rue du Quartier des champs, le paysan coupe du “jamón”, sert du Somontano.
A.D.
Amis, où je suis, il est 21h25. Dans à peine plus de deux heures, nous fêtons une naissance. Jésus, un isolé, un original. Un Juif en son désert, face au vide. Les rois confirmants, la conception immaculée, papa, maman en télépathie avec les animaux, fable et délire politique des temps qui ont vu surgir cette figure inattendue et pas souhaitée. Le pouvoir — les pouvoirs — le liquida, endossa son message, le subvertit. Mais enfin, il s’était soulevé. Dans une large mesure, il fut entendu. Deux millénaires se sont écoulés. Ceci car nous allons, dès l’extinction des bougies festives, vivre sur nos territoire blancs l’année la plus critique qu’ait connu la civilisation (il n’en est qu’une, la notre, occidentale) depuis l’année 1932, soit à veille de l’intronisation du nouveau chancelier d’Allemagne. Qui commanda ce qu’on sait: l’effondrement massif des valeurs. Aussi, à l’image de l’homme en pagne de Judée, cet énergumène surgi de nulle part, cet énergumène parti seul au combat, cet homme qui avait compris ce que valait le Temple, il faut se redire: volonté et courage, courage et jusqu’au boutisme.
Agrabuey
Depuis hier, nous ne sommes plus que trois dans le quartier. Le paysan, sa femme, moi. Pour avertir de son passage, le paysan frappe le bâton sur le pavé. Je surgis. Ou alors je sors sur mon seuil et guette la porte de sa maison. Ce matin, c’est à dire selon mon régime à midi, je racle ma gorge pour signaler que je suis toujours vivant. Le paysan porte un bonnet de laine, un pull-over, une veste. Il descend de l’église (condamnée et fermée, mais qu’il entretient): “J’ai chaud”. ‑Mais oui, regarde-moi, je suis en T‑shirt! Après quoi il me parle d’humidité. Un moment pour comprendre, D’ailleurs, je n’ai toujours pas compris… “Les pierres, me dit-il, elle sont noires d’humidité! Quoi? Le brouillard? Non, non, c’est dans l’air…”. Et ce soir, car nous nous efforçons de vérifier deux fois le jour que tout va bien: “Et ça ne sèche pas! Le bout de la rue, vers l’église, il est mouillé. le soleil n’a rien fait. Bon, allez, à demain!”.
Nous
Moyens de la guerre actuelle de mutation du capital vers le modèle communiste, détruire le débat, enclore les individus, réprimer les déviances (au-delà de celles adoubées par les laboratoires du politiquement correct pour parasiter les valeurs de civilisation). A cette fin, isoler les porteurs de l’esprit critique. Ayant dit, l’affaire est entendue: je suis, nous sommes le virus.
Picaresque (2)
Toujours occupé à écrire La Table. Sans précipitation ni sentiment de devoir. L’esprit est bonhomme, ce qui ne me ressemble pas. A vrai dire, je n’y pense qu’au moment d’ouvrir sur la table l’un de ces grands cahiers de dessin chinois. Couché à l’horizontale, il permet d’écrire de longues phrases. Je fais cela au stylo, avec sur le côté un ordinateur qui affiche des cartes car je n’ai aucunement en tête la géographie du plateau Tolédan, lieu de l’action Cet après-midi, j’atteignais à peu près la moitié du texte et tirais mon personnage, l’ébéniste Paco dont la couille gauche a la taille d’un melon, d’une affaire difficile: caché derrière une pierre au milieu de la forêt, là où les bûcherons ont dressé leur camp, il lui fallait échapper à leur vindicte. Or, Paco est lent, très lent. D’ailleurs il ne marche plus (le handicap de la couille), il rampe.