Mon skateboard glisse, ma tête cogne contre un mur: “l’écrivain fribourgeois Alexandre Friederich est décédé du Coronavirus”.
Assez! (3)
Futur commercial des lésés: créer des sectes. N’importe quelle illumination simple fera affaire. Trois quatre meubles, la location d’un hangar, une robe de faux gourou et on met le feu aux artifices! Car en ces temps de disette spirituelle, d’angoisse, de secousses, le marché des besoins n’a plus de limites. Le plus solide d’entre les vivants cherchera bientôt à compenser la perte de ses libertés, l’effacement de la vie, la confiscation de l’avenir, et signera les yeux fermés pour un destin sur contrat.
Assez!
Naïf, il faut l’être au plus haut point pour penser qu’un virus attaque ces jours les assises de notre société. Et définitivement con pour croire que les pouvoirs vont remédier à la situation. Ils la créent et l’entretiennent. Les gens meurent? Hélas. Puis quoi? Est-ce nouveau? Questionnez-vous! Qu’y a‑t-il de nouveau dans cette affaire? Dans tous les cas, pas les morts — surtout en nombre si petit. Vieux déjà, je disais hier à mes enfants: “si je meurs, cela n’est que ratio. Songez à votre avenir!”.
Nouvelle-Zélande
Loin de soupçonner à quel point l’activité imprime la mémoire, pèse sur elle, fait retour. Cette nuit, je me tourne et me retourne, perdu dans les méandres d’un rêve anxieux: un client m’a confié un affichage, les heures passent, le jour point, je n’ai pas commencé le collage. Monfrère paraît. Je le secoue: “il faut coller ces affiches tout de suite, c’était à ton tour de sortir!”. Me voici dans un ascenseur. La colle de poisson est au septième, dans des baquets, avec le pinceau, en attente. Il y a une femme dans l’ascenseur. Elle commande son étage, nous descendons. Je la supplie de monter. Elle m’ignore. Femme bourgeoise, vieillie, jeune, indifférente, sexuée, pleine d’attention pour mes déboires, nous sommes dans une ville côtière de la Nouvelle-Zélande. “Oui, remarque-t-elle, ici, depuis que nous sommes morts, nous parlons aussi le français et l’espagnol, mais je manque de temps, je dois promener Kéfir”. J’abaisse les yeux: un Téquel rouge. A part moi, je songe: impossible de rien entreprendre avec cette femme, elle a un chien. La porte de l’ascenseur s’ouvre, je pénètre dans une salle de restaurant capitonnée de velours rouge. Salle splendide et déserte. Le maître d’hôtel désigne une table proche de la vitre, la table donne sur la rue. La femme passe, et le chien et un couple de routards. “Ce sont les seuls habitants de la ville!”, me dis-je. Si je ne quitte pas aussitôt la Nouvelle ‑Zélande, personne ne s’occupera de cet affichage”, me dis-je. Et me voici de retour dans l’ascenseur, décidé à monter au septième, à récupérer la colle et les affiches. La femme est à nouveau là, la femme nous fait descendre. Je fouille mes poches à la recherche d’une solution, trouve un portable, il n’est pas à moi. “Mais oui, dit la femme, appelez votre frère, il doit être au septième à attendre!”. La coque n’est pas adaptée au portable. Elle est de tissu, bleue et chinoise, et mal faite, elle occulte l’écran. Sur mon genou, je casse le portable en deux, me débarrasse de la coque et vois que la femme a raison; elle rit et elle a raison: “là, vous ne pourrez plus jamais appeler!”. L’ascenseur descend.
easyJet
Il y a peu, occasion m’a été donnée de confirmer à un journal qui s’étonnait du propos que je tenais en 2012 dans easyJet, savoir que le low-cost n’avait pas d’avenir. De fait, cette année-là, les nouvelles compagnies étaient sur le point de détrôner les compagnies nationales. Je pensais moins aux contraintes écologiques qu’à la capacité d’absorption du réel chaque jour plus grande des technologies du numérique. Elles étaient, semble-t-il, susceptibles de remplacer le mouvement du voyage par la livraison sur demande de fantasmagories qui inaugureraient le voyage immobile. Au début de 2021, avec des aéroports fermés et des appareils cloués au sol, les agences de voyage en ligne tenaient leurs clients en haleine en proposant des liens pour visionner diaporamas et documentaires. Depuis quelques temps, elles font mieux. L’une d’entre elles offre de “S’embarquer pour un voyage intérieur”. Voici l’annonce: Allumez une bougie, mettez-vous à l’aise et trouvez votre paix intérieure avec ces techniques de méditation testées et approuvées de par le monde”. Sous ce texte, un bouton bleu: “Commencez le voyage”.
Kant
Ma fille préparait cette semaine une épreuve sur La métaphysique des mœurs, ce qui m’a rappelé qu’il y a quelque dix ans, dans le quartier genevois des Grottes, j’ai croisé un ancien professeur d’Université, kantien émérite. Je le salue. Il se retourne. Du fond de ses lunettes rondes me fixe d’un air incertain. Je me rappelle à lui. “Mais oui, Alexandre, oui… vous étiez un comique!”.