Cet acte médiocre qui est montré vaut plus que cet acte exceptionnel qui est caché, d’où un engouement général pour la monstration.
Asia
Cette année nouvelle, cela fera trente-huit ans que je me rendais pour la première fois en Asie du Sud-est. Avant d’y voyager une fois, deux fois par an. Cette nuit, je rêvais d’une terrasse de bistrot à Battambang-Cambodge. Penché sur mon cahier d’écriture, suant sous le ventilateur, occupé à gratter le papier à l’aide d’un mauvais stylo, je suis dérangé par des routards descendus d’une camionnette de “sightseeing”. Ils s’installent à ma table, lorgnent sur mon travail. Attendent. Attendent encore. Puis remarquent: “lui aussi est en orange, il est de nôtres! Tu es de quelle secte? Puna?”. Calme, décidé, j’arrête l’écriture, me rengorge: “si je suis en orange, c’est par hasard, je n’ai rien à vous dire. D’ailleurs je n’ai rien à dire à personne, c’est pourquoi j’écris.” Et ceux-ci de répondre : “Nous devons changer de l’argent.” Alors, moi: “je sais où aller, ne vous faites pas avoir, je vous emmène!”. Puis me levant, je vois l’état de la rue, d’habitude multitudinaire (celle du marché, au centre de Battambang), devant moi déserte et pense: l’Asie est foutue!
Demi-rêve
Douze heures qu’il neige. Sur la table du jardin, la couche atteint le mètre. Mon oiseau est au rendez-vous. Levé à sept heures, j’émiette du pain, allume le feu, prépare du café. Après le petit-déjeuner, je me rendors. On m’attend pour une lecture. La libraire indique une table et sa chaise. Je demande: “Vous vendez bien ces jours?” Elle évoque un titre à succès dont je n’ai pas entendu parler. A part moi, je pense “pas de la littérature!”. Pour dire quelque chose, je m’efforce de citer deux textes récents: “euh.. attendez… c’est …”. Oubliés. Se présentent alors Philippe Boiret, Jean Rochebort et Michel Nicolli. Ils viennent tourner un film. En attendant, disent-ils, “nous montons prendre nos chambres”. Tiré de ce rêve, à demi-éveillé, j’entreprends d’imiter Louis-de-Funès. Scène typique, il s’agite, vocifère, s’exclame, minaude. “Louis, déclare le réalisateur hors-champ, il suffit de lui dire le rôle et il vous l’improvise, pas besoin de texte!”
Village (3)
Neige. Quarante huit heures bientôt. Du fond de ma chambre, je vérifie par la fenêtre: les flocons dansent sous le réverbère municipal. A l’étage le feu brûle. Des cent-deux litres de bière Skol, il ne reste ce soir qu’une bouteille. Comme dit le paysan: “on ne va pas tout de même pas descendre ces jours! Tant qu’il y aura à manger…”. Encore avancé La Table. Proche de la fin. Paco a quitté sa forêt de bouleaux, il boîte jusqu’à Consuegra, la ville aux six moulins (je la connais pour y avoir séjourné seul, avec Gala, puis avec Monfrère), il cache le livre que lui a confié le rebouteux Ermés. Ensuite, cuisine. Une fabada. Lard, chorizo et morcilla des Asturies. Sur des pois. Dans l’après-midi, tandis que la neige tombe, obture les lucarnes, efface les rares sons qui circulent dans Agrabuey, sieste sur le canapé. Enfin, avant d’étudier la géométrie des cadres de vélo Gravel à laquelle, force est de l’avouer, je ne comprends pour le moment pas grand-chose, entraînement au fit-ball en écoutant Ka:ast, groupe techno aux titres demi-qualité, je veux dire par là excellents en regard des productions que l’on pioche au hasard sur internet, les clips hélas médiocres (horizon du rêve, l’Amérique de Netflix).
Château de cartes
A l’instant, je pensais à ceux qui ont eu confiance dans la société, à ce titre ont construit dans le respect des règles imparties, au-delà de leurs intérêts, des relations dignes de l’homme. Avec, suppose-t-on, chaque jour un regard sur la morale (des personnes de cette trempe, j’en connais). Qu’ils soient remerciés! Honorés! Aujourd’hui plaints. Pour ma part, rendu ce jour au pied du mur que bâtissent quelques néfastes, je ne regrette aucunement d’avoir mis bas ce fardeau dès l’entrée en lisse.